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Les multiples influences sur le développement du genre : un commentaire sur Hanish & Fabes; Leaper; Bigler, Hayes & Hamilton, et Halim & Lindner

Sheri A. Berenbaum, Ph.D., Adriene M. Beltz, M.S.

The Pennsylvania State University, États-Unis

Septembre 2014

Introduction

Les auteurs des articles1-4 de ce thème décrivent comment les différences entre les garçons et les filles naissent de facteurs sociaux et pourraient donc être réduites par des changements sociaux. Cependant, les causes et modifications des comportements sont complexes, tout comme les liens entre la science et les politiques sociales.

Recherche et conclusions

a. Là où nous sommes d’accord

Tel que documenté dans les quatre articles1-4 de ce thème, il est clair qu’une variété d’agents sociaux (pairs, parents et écoles) contribuent directement à certaines des différences observées entre les garçons et les filles et que ces agents encouragent une socialisation caractéristique de chaque genre chez les enfants. Il est aussi clair que les pratiques sociales limitent souvent le développement des enfants et que ces derniers doivent pourtant être préparés à interagir avec des gens différents d’eux-mêmes. Il est donc important de trouver des manières d’optimiser le développement de tous les enfants. Dans cette optique, nous approuvons plusieurs des interprétations suggérées par les auteurs.

b. Là où nous ne sommes pas d’accord

Les auteurs abordent principalement les effets de la socialisation sur les attitudes et cognitions liées au genre. Toutefois, les liens entre les attitudes et le comportement sont complexes et une abondante littérature en psychologie sociale aborde les facteurs qui modèrent ces liens.5 Les attitudes en lien avec le genre sont associées à des comportements sexués dans certains cas seulement, et la force de la plupart de ces associations est étonnamment modeste.6 De plus, la direction de la causalité entre les attitudes et le comportement n’est pas claire. La recherche classique en psychologie sociale montre que les attitudes peuvent changer suite à l’adoption de comportements, plutôt que l’inverse.5 Il est donc important d’identifier sous quelles conditions les attitudes liées au genre influencent les comportements et sous quelles conditions ce sont plutôt les comportements qui influencent les attitudes.

c. Que manque-t-il?

Les articles de ce thème mentionnent un certain nombre d’influences importantes sur le développement du genre, en s’attardant surtout à l’enfant moyen typique. Cependant, d’autres nuances n’ayant pas été abordées teintent le développement du genre, celui-ci étant aussi dépendant de la biologie, du statut développemental et du contexte.

Le rôle de la biologie. Les enfants ne constituent pas des toiles sans fond à leur naissance et des résultats de recherche substantiels suggèrent que des facteurs biologiques influencent le développement de leur genre. Les hormones sexuelles jouent un rôle particulièrement prédominant, l’exposition prénatale à de hauts niveaux d’hormones mâles étant associée à un comportement aux tendances plus typiquement masculines.7,8 Par exemple, comparativement aux filles exposées à des niveaux d’hormones standards, celles qui ont été exposées à de hauts niveaux d’hormones mâles (c.-à-d. androgènes) in utero ont tendance à se montrer plus intéressées par des activités typiquement masculines et ce, tout au long de leur vie. Lorsqu’elles sont enfants, ces filles jouent davantage avec des jouets tels que les Lego et les petits véhicules;9,10 lorsqu’elles deviennent adolescentes, puis jeunes adultes, elles sont plus intéressées par les sports, les appareils électroniques et les métiers qui impliquent des objets plutôt que des gens;8 à l’âge adulte, elles sont plus susceptibles d’occuper des emplois typiquement occupés par des hommes.11 Ceci suggère qu’au moins une partie des différences entre les garçons et les filles tirent leur origine des différents niveaux d’hormones sexuelles auxquels ils sont exposés au cours de leur développement in utero (et des effets de ces hormones sur le cerveau en développement). D’autres aspects biologiques jouent aussi un rôle dans le développement du genre (par ex., les hormones à la puberté et les hormones circulantes à l’âge adulte).12

Ces influences biologiques sur le développement du genre signifient que la socialisation n’opère pas sur une toile sans fond. La socialisation pourrait amplifier des prédispositions biologiques, de sorte que de petites différences d’origine biologique deviennent de grandes différences comportementales. Une autre possibilité serait que la socialisation contrebalance les prédispositions biologiques; par exemple, les filles qui ont des intérêts typiquement masculins en raison d’une exposition prénatale à de hauts niveaux d’androgènes pourraient être poussées à devenir plus féminines, bien qu’on en sache peu sur l’efficacité d’une telle socialisation.13,14 Ce sujet constitue une opportunité de recherche prometteuse; nous avons illustré avec des exemples, dans un autre article, comment les travaux sur le développement du genre qui sont menés dans une perspective de socialisation pourraient être améliorés en considérant davantage les processus biologiques sous-jacents.15

Le rôle du développement. Il est important de garder en tête que les aspects psychologiques du genre ne sont pas statiques. Les caractéristiques liées au genre se développent au fil du temps et les effets de la socialisation peuvent varier selon le statut développemental des enfants. Par exemple, les changements psychologiques à l’adolescence pourraient modifier l’effet des expériences de socialisation, étant donné l’autonomie accrue des jeunes et la multiplication des contacts avec les pairs et des conflits avec les parents lors de cette période.16

Le rôle du contexte. La plus grande partie de la socialisation en lien avec le genre se produit au sein de la famille. D'importantes différenciations qui ne sont pas nécessairement présentes entre les garçons et les filles en général peuvent naître entre frères et sœurs. Ces différenciations peuvent être influencées par le rang de l’enfant dans la fratrie et la relation maritale des parents.17 Par exemple, les changements d’attitudes liées au genre qui se produisent entre 7 et 19 ans varient selon le contexte et les caractéristiques personnelles18 : une étude a montré que le traditionalisme déclinait avec l’âge en moyenne, mais que les attitudes traditionnelles devenaient au contraire plus marquées chez les ainés de famille de sexe masculin ayant des parents traditionnels et des frères cadets. Lorsque le père de famille a plus de ressources professionnelles (revenu et prestige) que son épouse, les femmes ont tendance à détenir moins de pouvoir dans la relation maritale19 et ceci est susceptible d’affecter la socialisation des enfants, notamment par modelage. De plus, le sexe des enfants amène des modifications chez les parents. Par exemple, les activités familiales planifiées par les parents, notamment les tâches domestiques, dépendent du sexe de leurs enfants; les parents qui ont des enfants du sexe opposé au leur rapportent des champs d’intérêt moins traditionnels en matière d’activités et de loisirs une fois que leurs enfants ont atteint l’âge de 6 à 8 ans.20

Le contexte s’étend au-delà du monde social immédiat de l’enfant. Il est probable que d’autres aspects comme la culture, le voisinage et les organisations sociales aient aussi une influence considérable sur le développement du genre et modèrent l’impact des parents, des pairs et des écoles sur celui-ci.

Implications pour le développement et les politiques

Il est difficile de juger des implications décrites par les auteurs étant donné les résultats limités disponibles pour guider les politiques. Comme les interventions ne fonctionnent pas toujours comme prévu, il est essentiel de les tester de manière empirique avant de les implanter à grande échelle.

Les questions soulevées plus haut sur la nature et la direction des liens entre l’attitude et le comportement impliquent qu’il est difficile de savoir comment les interventions proposées par les auteurs fonctionneront réellement. Si les attitudes ne causent pas le comportement, alors le fait de modifier les attitudes ou les stéréotypes liés au genre n’aura pas l’effet de changer les comportement en la matière. Par exemple, les interventions en classe qui mettent l’accent sur le genre des enfants accroissent les stéréotypes sexistes chez ces derniers, mais pas leur intérêt pour des activités typiques de leur genre.21 Les interventions pourraient être suffisantes pour changer les attitudes, mais alors c’est ce qu’elles devraient viser, et non pas des changements de comportements.

Les éléments requis pour changer le comportement ne sont pas toujours clairs. Plusieurs interventions conçues pour accroître la participation des filles et des femmes dans les domaines touchant aux sciences, à la technologie, au génie et aux mathématiques (STGM) cherchent principalement à briser les stéréotypes. L’une d’entre elles, Science Cheerleaders (www.sciencecheerleader.com), met de l’avant des « meneuses de claques professionnelles qui poursuivent des carrières en science, combattent joyeusement les stéréotypes […] et inspirent les jeunes femmes à envisager des carrières (en STGM) […] en proposant une image alternative des scientifiques et des ingénieurs. » Toutefois, peu de résultats démontrent que cette approche est efficace.

En fait, les interventions qui confrontent les stéréotypes pourraient plutôt avoir des effets non planifiés en mettant ainsi l’accent sur le genre des participants. Comme indiqué par les auteurs des articles, les interventions qui pourraient le mieux fonctionner sont peut-être celles qui minimisent l’importance du genre et non celles qui mettent l’accent sur celui-ci. Ceci ne peut toutefois pas être clarifié sans tests empiriques bien conçus. Nous devons donc nous montrer prudents lorsqu’il s’agit d’implanter des interventions qui semblent sensées, mais qui n’ont pas été éprouvées rigoureusement.

Il ne faut pas oublier que l’efficacité des interventions peut varier d’un individu à l’autre en fonction des caractéristiques personnelles, notamment les champs d’intérêt et le statut développemental, des expériences sociales, de la structure familiale et d’autres contextes. Une intervention qui a un effet bénéfique en moyenne ne peut nuire à aucun participant, mais cela devrait être vérifié empiriquement. Lorsque les ressources et le temps sont limités, il est aussi avantageux d’identifier les enfants qui sont les plus susceptibles de bénéficier des interventions.

Une question clé concerne les motivations derrière les interventions. Nous croyons comme les auteurs des articles que tous les enfants devraient avoir l’opportunité de faire ce qu’ils souhaitent faire. Nous croyons aussi que les politiques devraient chercher à combattre les stéréotypes et préjugés qui réduisent les options offertes aux enfants (et aux adultes) ainsi qu’à offrir à tous les mêmes opportunités et le même accès aux ressources. Toutefois, certains enfants peuvent toujours faire des choix considérés typiques pour leur genre. L’objectif est-il d’éliminer les disparités dans les opportunités offertes aux filles et aux garçons ou plutôt d’éliminer les différences entre eux? Alors que quelques programmes s’efforcent d’offrir les mêmes opportunités aux individus des deux sexes, d’autres efforts déployés pour accroître l’équité entre les sexes sont accès sur des activités visant à rendre les filles et les femmes plus « masculines » (par ex., l'amélioration des habiletés spatiales et mathématiques des filles), et non sur des activités visant à rendre les garçons et les hommes plus « féminins » (par ex., l'amélioration de la capacité des garçons à reconnaître leurs émotions). Ceci reflète la tendance, dans plusieurs pays, à accorder plus de valeur aux caractéristiques typiquement masculines qu'à celles qui sont typiquement féminines; on pense notamment ici au statut et au salaire des carrières dominées par les hommes. Il est important d’évaluer si les décisions politiques qui concernent le genre des individus peuvent refléter le prestige différentiel accordé aux deux genres et si les changements politiques devraient surtout chercher à favoriser la similarité entre les genres ou plutôt à accorder aux garçons (hommes) et aux filles (femmes) le même respect, le même statut et les mêmes opportunités. La promotion du respect, du statut et des opportunités s’inscrit bien dans les approches orientées sur les droits de la personne.

Références

  1. Hanish LD, Fabes RA. Peer socialization of gender in young boys and girls. Martin CL, topic ed. In: Tremblay RE, Boivin M, Peters RDeV, eds. Encyclopedia on Early Childhood Development [online]. Montreal, Quebec: Centre of Excellence for Early Childhood Development and Strategic Knowledge Cluster on Early Child Development; 2013:1-5. Disponible sur le site: http://www.child-encyclopedia.com/documents/Hanish-FabesANGxp1.pdf. Page consultée le 23 décembre 2013.
  2. Leaper C. Parents’ socialization of gender in children. Martin CL, topic ed. In: Tremblay RE, Boivin M, Peters RDeV, eds. Encyclopedia on Early Childhood Development [online]. Montreal, Quebec: Centre of Excellence for Early Childhood Development and Strategic Knowledge Cluster on Early Child Development; 2013:1-5. Disponible sur le site: http://www.child-encyclopedia.com/documents/LeaperANGxp1.pdf. Page consultée le 23 décembre 2013.
  3. Bigler R, Hayes AR, Hamilton V. The role of schools in the early socialization of gender differences. Martin CL, topic ed. In: Tremblay RE, Boivin M, Peters RDeV, eds. Encyclopedia on Early Childhood Development [online]. Montreal, Quebec: Centre of Excellence for Early Childhood Development and Strategic Knowledge Cluster on Early Child Development; 2013:1-5. Disponible sur le site: http://www.child-encyclopedia.com/documents/Bigler-Hayes-HamiltonANGxp1.pdf. Page consultée le 23 décembre 2013.
  4. Halim ML, Lindner NC. Gender self-socialization in early childhood. Martin CL, topic ed. In: Tremblay RE, Boivin M, Peters RDeV, eds. Encyclopedia on Early Childhood Development [online]. Montreal, Quebec: Centre of Excellence for Early Childhood Development and Strategic Knowledge Cluster on Early Child Development; 2013:1-6. Disponible sur le site: http://www.child-encyclopedia.com/documents/Halim-LindnerANGxp1.pdf. Page consultée le 23 décembre 2013. 
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  21. Hilliard LJ, Liben LS. Differing levels of gender salience in preschool classrooms: Effects on children's gender attitudes and intergroup bias. Child Development. 2010;81:1787-1798.

Pour citer cet article :

Berenbaum SA, Beltz AM. Les multiples influences sur le développement du genre : un commentaire sur Hanish & Fabes; Leaper; Bigler, Hayes & Hamilton, et Halim & Lindner. Dans: Tremblay RE, Boivin M, Peters RDeV, eds. Martin CL, éd. thème. Encyclopédie sur le développement des jeunes enfants [en ligne]. https://www.enfant-encyclopedie.com/genre-socialisation-precoce/selon-experts/les-multiples-influences-sur-le-developpement-du-genre-un. Publié : Septembre 2014. Consulté le 27 septembre 2021.