La socialisation de genre par les pairs chez le jeune enfant
1,2Richard A. Fabes, Ph.D., 1,2Laura D. Hanish, Ph.D., 3Cindy Faith Miller, Ph.D., 1,2Kylie Burke, Ph.D. doctorante
1T. Denny Sanford School of Social and Family Dynamics, Arizona State University, États-Unis, 2T. Denny Sanford Harmony Institute, Arizona State University, États-Unis, 3School Psychology Program, Texas State University, États-Unis
, Éd. rév.
Introduction
Vers l’âge de trois ans, l’enfant est conscient du fait qu’il est un garçon ou une fille, et que certains comportements, activités, jouets et champs d’intérêt sont plus fréquents chez les membres de son propre sexe.1 Les différences dans les comportements et les façons d’interagir des garçons et des filles commencent aussi à devenir apparentes vers cet âge. Par exemple, les garçons sont plus actifs physiquement et jouent dans des espaces plus grands que les filles, alors que celles-ci sont plus prosociales et restent plus près des adultes pour jouer que les garçons.2 Les interactions avec les pairs constituent l’une des voies importantes par lesquelles les enfants apprennent les rôles de genre et développent des comportements et attitudes typiques à leur genre.3
Problèmes
À l’instar des adultes, les enfants préfèrent passer du temps avec d’autres enfants qui leur ressemblent et se tiennent à l’écart des enfants qui sont différents. Avec le temps, les enfants qui interagissent fréquemment deviennent de plus en plus semblables. Cette tendance s’applique également au développement du genre : plus les enfants passent de temps avec des pairs du même genre, plus leurs comportements genrés deviennent marqués. Cette propension des garçons et des filles à préférer et à rechercher la compagnie de pairs du même genre constitue l’une des caractéristiques les plus constantes et les mieux établies du développement social chez l’enfant.4 Au départ, les enfants peuvent choisir des compagnons de jeu du même genre en raison de pressions liées à la socialisation, de stéréotypes de genre ou de similarités dans leurs champs d’intérêt et activités. Au fur et à mesure qu’ils passent du temps avec des pairs du même genre, ils deviennent encore plus semblables en raison de l’influence mutuelle, c’est-à-dire de la tendance des comportements et des champs d’intérêt à se diffuser à travers les liens sociaux avec le temps, ce qui peut mener à une ségrégation encore plus marquée.2
Questions clés de la recherche
Il y a plusieurs questions de recherche importantes dans ce domaine, notamment :
- Comment les pairs se socialisent-ils entre eux?
- Que font les pairs pour encourager ou décourager les comportements liés à chaque genre?
- Quelles sont les conséquences de la socialisation de genre par les pairs?
Résultats récents de la recherche
Très tôt dans leur développement, les enfants sont intéressés par leurs pairs, y sont sensibles et forment des relations significatives avec eux.5 Plus des enfants passent de temps à interagir, plus ils ont d’occasions de se socialiser mutuellement, en encourageant ou décourageant des comportements particuliers et en modelant ou créant des normes qui guident les comportements des autres. Le genre est prédominant dans l’identité que se créent les jeunes enfants et dans leur perception des autres et ils utilisent fréquemment le genre pour socialiser leurs comportements respectifs. Par exemple, un enfant dit à un autre qu’une activité donnée convient seulement à un genre ou l’autre (par ex., « Les poupées sont pour les filles » ou « Notre fort est interdit aux garçons »). Ou cela peut se produire en développant un concept sur les types de comportements et d’intérêts qui font qu’une personne se sent appartenir à un groupe de pairs du même genre.4
Des recherches menées aux États-Unis ont montré que plus les jeunes garçons passent de temps à jouer avec d’autres garçons, plus ils adoptent des comportements stéréotypés selon leur genre. En d’autres mots, les garçons qui jouent souvent avec d’autres garçons deviennent plus actifs, plus dominants et plus agressifs. De manière similaire, les filles qui jouent souvent avec d’autres filles adoptent des comportements plus typiquement féminins.6 Ces chercheurs ont également constaté un « effet de dosage » : plus les enfants passaient de temps avec des camarades du même genre, plus leur comportement devenait stéréotypé.
Les garçons et les filles passent beaucoup de temps à jouer avec des pairs du même genre et relativement peu de temps à jouer avec des pairs du genre opposé.6,7 Ce phénomène est connu sous le nom de ségrégation genrée.8 Celle-ci débute vers l’âge de deux ans et demi ou trois ans et elle devient de plus en plus forte et intense au fil des années scolaires primaires.9 En conséquence, les enfants sont plus susceptibles d’être socialisés par des pairs du même genre qu’eux. Ceci signifie également que les garçons et les filles ont des expériences différentes et qu’ils acquièrent différentes habiletés, compétences et formes d’intérêts au cours d’interactions avec des pairs du même genre. Les garçons apprennent comment s’entendre et jouer efficacement avec d’autres garçons, alors que les filles apprennent comment influencer et jouer doucement avec d’autres filles en collaborant avec elles.10 Au fil du temps, ces préférences liées aux pairs de même genre deviennent plus fortes, ce qui renforce la ségrégation genrée et favorise les comportements et champs d’intérêt liés au genre. Cette tendance a été qualifiée de ségrégation genrée par groupes et fait en sorte que les garçons et les filles sont moins susceptibles d’interagir et d’apprendre les uns des autres.11 La ségrégation genrée par groupes favorise également les croyances, attitudes et préjugés stéréotypés envers l’autre genre. À l’inverse, lorsque les enfants élargissent leurs interactions à des pairs de l’autre genre et passent du temps avec eux, les préjugés et perceptions négatives fondés sur le genre diminuent, et leur éventail de compétences et d’habiletés sociales s’élargit.11
Lacunes de la recherche
Pour comprendre comment les pairs socialisent le comportement des jeunes enfants, des observateurs indépendants peuvent être formés pour déterminer quand les enfants interagissent, avec qui ils interagissent et ce qu’ils font avec leurs pairs.12 Par exemple, les observateurs peuvent noter quels contextes ou circonstances facilitent les interactions avec les pairs, si les enfants jouent avec des filles, des garçons ou les deux, et quels garçons et filles sont impliqués. Ils peuvent aussi noter si les enfants sont engagés dans des activités typiques à leur genre (par ex., jouer avec des poupées pour les filles), s’ils adoptent des comportements typiques à leur genre (par ex., être actif physiquement pour les garçons), si les pairs encouragent ou découragent les comportements genrés chez les enfants, et comment les enfants réagissent aux réactions de leurs pairs (par ex., en accentuant ou réduisant le comportement ciblé, en argumentant, etc.). De plus, les avancées technologiques offrent de nouvelles possibilités aux chercheurs pour étudier les relations entre pairs fondées sur le genre chez les jeunes enfants. Le développement d’outils de collecte de données, tels que les caméras portatives et les capteurs, permet aux chercheurs de suivre de manière novatrice les choix de partenaires de jeu et d’activités des enfants.13,14 Des études longitudinales, permettant de suivre les mêmes enfants au fil du temps, seront nécessaires pour mieux comprendre la socialisation entre pairs du même genre et du genre opposé.
Conclusions
Chaque fois que des enfants se rassemblent, ils ont des occasions de se socialiser mutuellement et l’identité de genre occupe une place importante dans ce processus de socialisation. La recherche dans ce domaine suggère que les garçons et les filles grandissent dans des mondes sociaux séparés et ont rarement la chance d’apprendre à connaître le genre opposé.2,4,8 De plus, certains spéculent que cette ségrégation et ce manque de compréhension continuent de teinter les relations homme-femme ultérieurement pendant l’adolescence et l’âge adulte.2 Au cours de la petite enfance, les enfants développent principalement des habiletés pour interagir avec des individus du même genre qu’eux, mais les occasions de développer des habiletés pour interagir confortablement et efficacement avec le genre opposé sont plus limitées. La ségrégation genrée par groupes de pairs peut devenir problématique, parce que les enfants grandissent dans une société qui intègre les deux genres. Pour réussir dans tous les milieux dans lesquels ils se retrouveront, les enfants doivent être capables d’interagir efficacement et d’établir une relation avec des individus des deux genres.
Implications pour les parents, les fournisseurs de services et les décideurs politiques
On recommande aux parents, aux fournisseurs de services, aux éducateurs et aux décideurs politiques d’aider les jeunes enfants à structurer et organiser leurs interactions avec leurs pairs pour maximiser les bénéfices de la socialisation par ceux-ci. Ceci est particulièrement important lorsqu’il s’agit d’interactions avec des pairs du genre opposé, parce que les enfants ont besoin de soutien pour devenir à l’aise avec ces derniers et comprendre les différences entre les genres. Une façon d’atteindre cet objectif est d’offrir aux enfants des occasions de jeux positifs avec des pairs féminins et masculins dans des groupes mixtes. De tels groupes mixtes peuvent constituer un contexte confortable pour apprendre les similarités et les différences entre les genres et pour développer des habiletés permettant d’interagir efficacement avec des pairs féminins et masculins. Les adultes peuvent également s’efforcer de réduire la place qu’occupe le genre (par exemple, en évitant l’utilisation de codes de couleur comme le bleu et le rose), ce qui a démontré une diminution de la ségrégation genrée et une augmentation de l’intégration entre les genres.15
Il est aussi important de reconnaître que la ségrégation genrée contribue aux différences de comportements et d’attitudes entre les garçons et les filles. Quand les garçons et les filles passent la plupart de leur temps avec des pairs du même genre, cela a tendance à exagérer ces différences.6 Des efforts visant à encourager les enfants à participer à des jeux entre pairs de genres mixtes se sont révélés efficaces et ont permis d’accroître les interactions coopératives et positives entre les garçons et les filles, ce qui contribue à améliorer le climat en classe.16 De telles interactions et relations mixtes permettent aux enfants d’élargir leurs compétences sociales, leur empathie, leurs capacités à résoudre des problèmes sociaux et leur aptitude à collaborer malgré les différences, procurant ainsi des bénéfices qui dépassent le cadre scolaire.11 À ce titre, il faut donc plutôt travailler à trouver des façons de réunir les garçons et les filles pour qu’ils vivent des expériences positives ensemble et développent une meilleure compréhension et appréciation et un plus grand respect des individus de l’autre genre.
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Pour citer cet article :
Fabes RA, Hanish LD, Miller CF, Burke K. La socialisation de genre par les pairs chez le jeune enfant. Dans: Tremblay RE, Boivin M, Peters RDeV, eds. Martin CL, éd. thème. Encyclopédie sur le développement des jeunes enfants [en ligne]. https://www.enfant-encyclopedie.com/genre-socialisation-precoce/selon-experts/la-socialisation-de-genre-par-les-pairs-chez-le-jeune. Actualisé : Novembre 2025. Consulté le 1 janvier 2026.
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