Relations des jeunes enfants avec leurs pairs : Liens avec l'anxiété et la dépression précoces


1Department of Psychology, Carleton University, Ottawa, Canada, 2Agence de la santé publique du Canada, Ottawa, Canada
, Éd. rév.

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Introduction

Le groupe de pairs constitue un milieu important et unique pour le développement d’une large gamme d’habiletés et de compétences pendant la petite enfance.1 En termes simples, l’activité de « jouer avec les amis » aide les jeunes enfants à acquérir et pratiquer leurs compétences sociales (par ex., résoudre des conflits), cognitives (par ex., entendre différents points de vue), émotionnelles (s’autoréguler) et communicationnelles, qui forment la base du développement subséquent. Cependant, le groupe de pairs représente aussi le premier milieu où plusieurs jeunes enfants manifestent les signes les plus précoces de problèmes d’internalisation, comme l’anxiété et la dépression. Dans le groupe de pairs, les enfants anxieux peuvent vivre des émotions comme la peur, l’inquiétude, l’inconfort et la conscience de soi. Quant aux symptômes de dépression, ils peuvent inclure l’anhédonie (incapacité de ressentir du plaisir), la culpabilité excessive, ainsi que des changements dans l’appétit et le niveau d’activité.2,3,4 Il est à noter que les symptômes d’anxiété et de dépression se manifestent souvent simultanément.5,6

Problèmes

La recherche explorant les liens entre les problèmes d’internalisation et les relations avec les pairs pendant la petite enfance est généralement basée sur des rapports des parents et des enseignants et, moins fréquemment, sur des observations naturalistes. Les parents et les enseignants ont l’avantage d’être en mesure d’observer les comportements des enfants dans une large gamme de contextes et de moments, mais leurs réponses peuvent être biaisées.7 Les observations offrent potentiellement une perspective plus objective, mais leur contexte est typiquement plus limité et, en comparaison, elles sont coûteuses et exigent beaucoup de temps.8 Un défi particulier dans l’évaluation des problèmes d’internalisation est leur nature « secrète ». En effet, plusieurs des symptômes affectifs et cognitifs de l’anxiété et de la dépression peuvent ne pas être visibles d’un point de vue extérieur et les jeunes enfants peuvent éprouver des difficultés à exprimer ce qu’ils vivent intérieurement.

Contexte de la recherche

Les relations des enfants avec leurs pairs peuvent être étudiées à de multiples niveaux.1 Par exemple, au niveau des interactions avec les pairs, on s’attarde aux comportements prosociaux (par ex., coopération, partage et empathie), antisociaux (par ex., agressivité) et asociaux (par ex., retrait social) des enfants parmi leurs pairs. Le niveau des relations avec les pairs réfère typiquement aux différents aspects des amitiés réciproques (par ex., intimité et conflit), alors que l’analyse au niveau du groupe de pairs porte sur les expériences des enfants au sein d’un cercle social plus large (par ex., exclusion, victimisation).

Questions clés de la recherche

  1. Les jeunes enfants qui présentent des niveaux élevés de symptômes d’anxiété et de dépression se comportent-ils de manière caractéristique avec leurs pairs? Les comportements dans les groupes de pairs prédisent-ils le développement ultérieur de problèmes d’internalisation?
  2. Comment les jeunes enfants se comportent-ils et réagissent-ils devant leurs pairs anxieux et dépressifs?
  3. Quel est l’impact des relations avec les pairs sur le développement de l’anxiété et de la dépression pendant l’enfance? Comment les pairs peuvent-ils constituer un facteur de risque ou de protection pour les jeunes enfants vulnérables aux problèmes d’internalisation?

Résultats récents de la recherche

Comportements sociaux des jeunes enfants anxieux et dépressifs

Les résultats d’un nombre croissant d’études suggèrent que les jeunes enfants enclins aux problèmes d’internalisation exhibent des comportements caractéristiques de retrait social parmi leurs pairs.8 Lorsqu’ils ont des opportunités d’interactions sociales, que ce soit à la maternelle, à la garderie ou sur un terrain de jeu, les enfants anxieux et dépressifs ont tendance à rester seuls, à s’abstenir de parler et à n’initier que rarement des échanges sociaux avec les autres enfants. De même, tant les jeunes enfants anxieux que dépressifs présentent des déficits dans leurs compétences sociales (par ex., établir un contact visuel, engager une conversation), ce qui pourraient nuire encore davantage à leur capacité de participer aux activités du groupe de pairs.9,10,11

Bien que les enfants anxieux puissent être intéressés par les interactions sociales, leur désir d’approcher les autres est souvent inhibé par leur réticence sociale. En conséquence, ils ont tendance à passer plus de temps à observer les autres enfants sans se joindre à eux et à rester en marge des groupes sociaux.8 Bien que moins étudié, certains résultats suggèrent que les jeunes enfants dépressifs vivent aussi une mésadaptation sociale.12 Par exemple, les enfants qui présentent des symptômes dépressifs plus importants sont plus susceptibles d’éviter les interactions sociales.13 De plus, les symptômes de dépression dans la petite enfance sont associés à des expériences négatives avec les pairs, notamment le rejet, l’exclusion et la victimisation.14,15,16 D’importants résultats d’études longitudinales lient également le retrait social pendant l’enfance au développement ultérieur de problèmes d’internalisation plus graves.17,18,19 Par exemple, Katz et coll.20 ont suivi plus de 700 enfants de la petite enfance au début de l’âge adulte et ils ont décrit une trajectoire liant le retrait social à 5 ans, les difficultés sociales avec les pairs à 15 ans et le diagnostic de dépression à 20 ans.

Réactions des pairs aux enfants anxieux et dépressifs

Les enfants anxieux et dépressifs ont tendance à susciter des réactions négatives chez leurs pairs dès la petite enfance.21 Par exemple, comme mentionné plus haut, les jeunes enfants qui manifestent des symptômes d’internalisation sont plus susceptibles de susciter l’antipathie, d’être exclus et victimisés par leurs pairs.14,15,16 Des résultats de recherche (obtenus principalement auprès d’enfants plus âgés) montrent aussi que les enfants anxieux et dépressifs ont moins d’amis et que leurs amitiés ont tendance à être de moindre qualité.5,22 En outre, ces enfants (pour diverses raisons) ont tendance à avoir des amis qui présentent un niveau de symptômes anxieux ou dépressifs23,24 similaire au leur, ce qui pourrait exacerber leurs propres difficultés sociales.25 Bien qu’il ait été suggéré que les symptômes d’anxiété et de dépression puissent être difficiles à détecter pendant l’enfance,26 il semble clair que les comportements des enfants anxieux et dépressifs lorsqu’ils sont en groupe ne passent pas inaperçus chez leurs pairs. Il est probable que ce soit les caractéristiques comportementales des enfants anxieux et dépressifs qui suscitent les réactions négatives de leurs pairs. Par exemple, le retrait social et d’autres comportements témoignant de piètres habiletés sociales (qu’ils résultent ou non de l’anxiété ou de la dépression) sont de forts prédicteurs du rejet et de la victimisation actuels et ultérieurs par les pairs.27,28

Impact des relations avec les pairs sur le développement de l’anxiété et de la dépression

L’exclusion, le rejet et la victimisation des jeunes enfants par leurs pairs peuvent entraîner des conséquences négatives à long terme.1 En particulier, l’expérience d’une victimisation par les pairs ou le fait de ne pas avoir d’amis pendant la petite enfance peut favoriser le développement ultérieur d’anxiété et de dépression.29,30 Malheureusement, non seulement les enfants anxieux et dépressifs sont-ils plus susceptibles d’avoir des relations problématiques avec leurs pairs, mais ils semblent aussi particulièrement vulnérables à l’impact négatif de ces expériences.31,32 Par exemple, Gazelle et Ladd33 ont montré que des enfants de la maternelle présentant des signes précoces d’anxiété et exclus par leurs pairs étaient plus susceptibles de rester anxieux jusqu’en 4e année et de développer des symptômes dépressifs. En revanche, les jeunes enfants anxieux qui n’étaient pas exclus étaient moins susceptibles de rester anxieux et n’ont pas eu tendance à développer des symptômes dépressifs. Par ailleurs, il existe aussi quelques résultats de recherche suggérant que les enfants retirés socialement, anxieux et dépressifs peuvent bénéficier particulièrement de relations positives avec des pairs.34,35,36 Par exemple, Laursen et coll.37 ont rapporté que le fait d’avoir au moins un ami proche atténuait le lien entre l’isolement social et le développement de problèmes d’internalisation pendant la petite enfance.

Lacunes de la recherche

Malgré l’attention croissante accordée aux signes précoces de problèmes d’internalisation chez les jeunes enfants, peu de recherches examinent spécifiquement le rôle potentiellement important des pairs, en particulier en ce qui concerne les symptômes dépressifs.38 En effet, bien qu’il y ait un certain mouvement en faveur de l’aide aux jeunes enfants anxieux et dépressifs,39 peu d’études ont exploré explicitement le rôle potentiellement important que les pairs pourraient jouer dans les programmes d’intervention précoce.

Les difficultés avec les pairs ne sont probablement qu’une partie d’un processus plus complexe reliant d’autres comportements et compétences (par ex., problèmes de conduite, fonctionnement exécutif) aux problèmes d’internalisation.40,41 De plus en plus de données suggèrent qu’il y a probablement d’autres facteurs à prendre en compte qui pourraient augmenter ou diminuer les risques de conséquences négatives liées aux difficultés avec les pairs et aux problèmes d’internalisation chez les jeunes enfants. Par exemple, un contrôle inhibiteur plus faible et moins de relations positives perçues semblent augmenter le risque de problèmes d’internalisation chez ceux qui ont souffert de victimisation à un jeune âge.42 En revanche, il semble que le fait d’adopter des comportements prosociaux,43 d’avoir des amis et des parents compréhensifs,44 et d’avoir une forte régulation des émotions30,45 puisse protéger les jeunes victimes d’intimidation, de victimisation et de rejet contre les problèmes d’internalisation. Plus de recherches sont nécessaires pour mieux comprendre les voies et les processus reliant les relations entre pairs et les problèmes d’internalisation chez les enfants afin de mieux informer les efforts de prévention et d’intervention. Par exemple, il peut être bénéfique pour les programmes d’intervention de cibler simultanément les problèmes d’internalisation et les problèmes avec les pairs,14 ainsi que d’autres facteurs potentiellement pertinents, afin de répondre aux besoins des enfants à risque.

Conclusion

Les pairs jouent un rôle important et unique dans le développement des jeunes enfants. Le groupe de pairs constitue un milieu dans lequel on observe communément les signes précoces de problèmes d’internalisation, comme l’anxiété et la dépression. Les jeunes enfants anxieux et dépressifs rencontrent souvent des défis importants dans leurs relations avec les pairs. D’abord, ils ont tendance à être silencieux et retirés en leur compagnie et ils peuvent aussi exhiber de piètres habiletés sociales. C’est peut-être pour cette raison qu’ils sont plus fréquemment exclus et victimisés par leurs pairs. De telles expériences négatives font croître le risque de développer ultérieurement une foule de difficultés sociales, affectives et académiques. Malheureusement, les jeunes enfants sujets aux problèmes d’internalisation semblent aussi particulièrement vulnérables à ces effets négatifs, qui aggravent souvent leurs symptômes d’anxiété et de dépression. Ceci peut créer un cercle vicieux qui exacerbe le risque de mésadaptation à long terme. Cependant, quelques résultats préliminaires (obtenus principalement auprès d’enfants plus âgés) suggèrent que les relations positives avec les pairs (par ex., une amitié étroite) peuvent aider à protéger les enfants anxieux et dépressifs de certaines conséquences négatives des problèmes d’internalisation précoces.

Implications

Certaines implications potentiellement importantes pour les parents, les éducateurs à la petite enfance, les enseignants et les praticiens peuvent être dérivées du présent article. D’abord, il faut poursuivre la sensibilisation quant à l’émergence précoce de l’anxiété et de la dépression chez les jeunes enfants, les symptômes d’internalisation pouvant souvent passer inaperçus. Ensuite, les parents, les enseignants et autres intervenants devraient surveiller les premières interactions sociales des jeunes enfants en les considérant comme une fenêtre potentielle sur leur bien-être affectif. Par exemple, un enfant qui adopte fréquemment des comportements silencieux, réticents et retirés socialement en présence de pairs pourrait requérir une plus grande attention. En outre, il ne devrait pas être permis que les difficultés précoces dans les groupes de pairs, comme l’exclusion ou la victimisation, suivent leur cours sans intervention. À cet égard, les comportements dans le groupe de pairs peuvent servir de « marqueurs » potentiels ou de signes avant-coureurs de problèmes d’internalisation. Finalement, on a montré que des interventions précoces appropriées peuvent efficacement réduire les symptômes de problèmes d’internalisation chez les jeunes enfants.46,47,48 Le groupe de pairs peut constituer un contexte important pour supporter ces interventions précoces. En outre, le renforcement des compétences sociales et la promotion de relations positives avec les pairs peuvent avoir des bénéfices directs pour les jeunes enfants anxieux et dépressifs. 

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Pour citer cet article :

Coplan RJ, Ooi LL. Relations des jeunes enfants avec leurs pairs : Liens avec l'anxiété et la dépression précoces. Dans: Tremblay RE, Boivin M, Peters RDeV, eds. Rapee RM, éd. thème. Encyclopédie sur le développement des jeunes enfants [en ligne]. https://www.enfant-encyclopedie.com/anxiete-et-depression/selon-experts/relations-des-jeunes-enfants-avec-leurs-pairs-liens-avec. Actualisé : Décembre 2023. Consulté le 23 avril 2024.

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