Retour aux publications récentes

Le tempérament, le parentage et les implications pour le développement

Alice C. Schermerhorn, Ph.D., John E. Bates, Ph.D.

Indiana University, États-Unis

Avril 2012

Introduction

Le tempérament fait généralement référence à des différences de réactivité et d’autorégulation dont le fondement est biologique.1 La recherche sur ce sujet a axé davantage sur certaines dimensions du tempérament : l’autorégulation ou le contrôle volontaire, la réactivité émotionnelle généralement positive, la réactivité émotionnelle généralement négative, ainsi que des aspects plus spécifiques de l’émotivité négative tels que la crainte/inhibition et la colère/irritabilité. Beaucoup d’études ont aussi été menées pour évaluer si les dimensions du tempérament prédisent la capacité d’adaptation ultérieure des enfants. De plus, quelques études ont porté sur la façon dont le tempérament et le parentage se combinent pour prédire l’évolution de l’enfant. La chaleur parentale (le soutien et l’affection) et un contrôle ferme (la discipline) sont des aspects ayant été identifiés comme étant particulièrement importants à cet égard.2

Sujet

Selon les théories systémiques actuelles du développement social de l’enfant,3 le comportement inspiré par le tempérament et le comportement des parents s’influencent mutuellement et chacun d’eux est indépendamment associé au développement socio-émotionnel de l’enfant. De plus, le parentage reçu détermine comment certaines caractéristiques du tempérament mènent à une évolution plus ou moins saine de l’enfant, et vice versa – le tempérament détermine aussi comment certains comportements parentaux mènent à une évolution plus ou moins saine de l’enfant.1 

Problèmes

Les études transversales qui mesurent le tempérament et le parentage à seulement un moment de la vie ne clarifient pas la direction de l’influence entre le tempérament et le parentage. Ce défi est important dans l’étude des influences mutuelles du parentage et du tempérament. Pour clarifier la direction de l’effet, il est nécessaire de mener des études longitudinales ou expérimentales. Cependant, des facteurs comme l’attrition des participants et la difficulté de répliquer des expériences réalistes dans un contexte de laboratoire posent des défis considérables à la réalisation des études longitudinales et expérimentales, respectivement. Ainsi, plusieurs études se sont basées sur des méthodes transversales ou corrélationnelles, qui ne permettent pas d’inférer la direction de l’influence.

Contexte de la recherche

On a montré que certaines dimensions du tempérament prédisent l’évolution ultérieure de l’enfant. Spécifiquement, la réactivité émotionnelle négative prédit à la fois des problèmes d’internalisation (par ex., l’anxiété et la dépression) et des problèmes d’externalisation (par ex., l’agressivité et les infractions aux règlements).1 Un tempérament craintif prédit des problèmes d’internalisation et les difficultés d’autorégulation prédisent des problèmes d’externalisation.1 La littérature abondante sur le parentage2 montre généralement que de hauts niveaux de chaleur et de fermeté dans le parentage sont associés à un développement positif de l’enfant.4 

Questions de recherche clés

  1. Quelles dimensions du tempérament influencent quelles dimensions du parentage?
  2. Quelles dimensions du parentage influencent quelles caractéristiques du tempérament?
  3. Comment le tempérament et le parentage interagissent-ils pour influencer le développement?Bien que le tempérament et le parentage prédisent indépendamment l’évolution de l’enfant lorsqu’ils sont considérés individuellement, la force de ces associations est seulement modérée,5 ce qui suggère la possibilité qu’un parentage inadéquat accentue le risque d’évolution problématique chez les enfants dont le tempérament les prédispose à des problèmes d’adaptation.

Résultats de recherche récents

Influences mutuelles du tempérament et du parentage

Il existe quelques résultats à l’effet que la réactivité émotionnelle positive chez l’enfant suscite des niveaux plus élevés de chaleur parentale, mais ils ne sont pas nombreux.6,7 Quelques résultats suggèrent aussi la direction opposée de cet effet, à savoir que la chaleur parentale donne lieu à une plus grande réactivité émotionnelle positive chez l’enfant.8,9 Nous n’avons pas encore suffisamment de résultats pour déterminer si la positivité de l’enfant et le contrôle parental s’influencent mutuellement. 

Plus d’études ont examiné les associations entre la réactivité émotionnelle négative chez l’enfant et le type de parentage. Certaines études suggèrent qu’une émotivité négative chez l’enfant suscite plus de chaleur parentale,10 alors que d’autres suggèrent plutôt des associations mixtes entre ces deux aspects.11 Ces contradictions sont possiblement liées à l’âge des enfants étudiés. Cependant, les résultats selon lesquels une sensibilité parentale plus élevée mène à une moindre réactivité négative chez l’enfant sont plus cohérents.8,12 Certains résultats montrent aussi que l’émotivité négative chez l’enfant prédit davantage de contrôle parental négatif7 et seulement quelques résultats suggèrent qu’un contrôle parental négatif prédit une émotivité plus négative chez l’enfant.13 En ce qui concerne les aspects plus spécifiques de l’émotivité négative, la crainte chez l’enfant prédit plus de chaleur et de contrôle positif de la part des parents.14 De façon similaire, un faible niveau de chaleur parentale prédit une augmentation de la crainte chez l’enfant.12

Des études ont aussi examiné les associations entre l’autorégulation des enfants et le type de parentage. Une meilleure autorégulation chez l’enfant prédit systématiquement plus de chaleur parentale14,15 et moins de contrôle parental.16 De façon similaire, la chaleur parentale prédit une meilleure autorégulation de l’enfant17 et plus de contrôle parental négatif prédit une plus faible autorégulation chez l’enfant.13

Les interactions entre le tempérament et le parentage

Dans l’étude des effets interactifs du tempérament et du parentage sur le développement des enfants, on a répliqué à quelques reprises un patron d’associations impliquant l’autorégulation de l’enfant et le contrôle parental. Les difficultés d’autorégulation des enfants sont plus susceptibles de mener à des problèmes d’externalisation lorsque les parents utilisent des stratégies de discipline incohérentes ou qui manquent de fermeté.18,19 Un autre résultat répliqué concerne le tempérament craintif : les enfants très craintifs sont moins susceptibles de développer des problèmes d’internalisation et d’externalisation si leurs parents sont très chaleureux et utilisent beaucoup de stratégies de discipline douces.20,21 

Lacunes de la recherche

Pour clarifier le lien développemental entre le tempérament des enfants et le parentage, plus d’études longitudinales seront nécessaires. Particulièrement, ces études devront inclure un contrôle statistique du parentage et du tempérament mesurés plus tôt dans la vie, afin de pouvoir évaluer si le tempérament est un prédicteur de changement dans le parentage ou si c’est plutôt le parentage qui est un prédicteur de changement du tempérament. Le manque de telles études est particulièrement criant pendant la période développementale de l’adolescence. De plus, il faudra étudier davantage les mécanismes de base sous-tendant ces associations, comme le traitement neuropsychologique effectué par les enfants. Par exemple, nous savons que les enfants ayant été maltraités montrent une activité cérébrale différente de celle des enfants qui ne l’ont pas été en réponse aux émotions faciales.22 Nous en savons peu sur le traitement neurologique que font les enfants d’une grande variété de comportements parentaux et nous en savons encore moins sur les différences dans ce traitement neurologique qui sont reliées au tempérament. 

Conclusion

Selon les études qui ont été menées jusqu’à présent, il semble que la réactivité émotionnelle positive, la crainte et l’autorégulation chez l’enfant suscitent la chaleur des parents, alors que la réactivité émotionnelle négative mène à plus de contrôle parental négatif. À l’inverse, la chaleur parentale et le contrôle positif semblent contribuer au développement d’une moindre réactivité émotionnelle négative, d’une plus grande réactivité positive et d’une meilleure autorégulation chez les enfants.

Une discipline parentale ferme et cohérente semble être particulièrement importante pour les enfants qui ont des difficultés d’autorégulation. L’utilisation d’un contrôle ferme par les parents pourrait mener, avec le temps, au développement d’une meilleure autorégulation chez les enfants dont cette capacité est initialement faible. Par contre, la chaleur parentale et un contrôle doux semblent être plus appropriés avec des enfants très craintifs. Ces enfants sont peut-être trop bouleversés émotionnellement pour assimiler des leçons de socialisation lorsque le parentage est strict et rude. Ainsi, la recherche commence à suggérer des façons d’améliorer l’ajustement entre les stratégies de parentage utilisées et le tempérament de l’enfant. 

Implications pour les parents, les services et les politiques

Selon des études récentes, certains enfants ont particulièrement besoin d’un parentage ferme et cohérent alors que d’autres ont particulièrement besoin d’un parentage doux. Les études évaluant l’influence du tempérament de l’enfant sur le parentage suggèrent que les enfants qui présentent un niveau élevé d’émotivité négative ou des difficultés d’autorégulation sont plus difficiles à gérer pour les parents que les autres enfants. De plus, des études en génétique du comportement suggèrent que des facteurs génétiques contribuent aux différences tempéramentales et influencent l’association entre le tempérament et l’évolution développementale des enfants.23 Il peut être particulièrement difficile d’offrir des soins optimaux aux enfants qui présentent des tendances vers l’émotivité négative et une piètre autorégulation. Les parents de ces enfants semblent particulièrement susceptibles d’utiliser un contrôle moins ferme avec le temps.24 Toutefois, ces enfants sont justement ceux qui ont le plus besoin d’une discipline calme et persistante. La reconnaissance des interactions entre le tempérament et le parentage offre des façons potentiellement utiles de spécifier les défis particuliers impliqués dans l’éducation de chaque enfant et d’élaborer un style de parentage qui s’ajuste bien à l’enfant et à la famille.

Références

  1. Rothbart MK, Bates JE. Temperament. In: Eisenberg N, Damon W, Lerner RM, eds. Handbook of child psychology: Vol 3, Social, emotional, and personality development (6th ed). Hoboken, NJ: John Wiley & Sons Inc.; 2006:99-166.
  2. Barber BK, Stolz HE, Olsen JA. Parental support, psychological control, and behavioral control: Assessing relevance across time, culture, and method. Monographs of the Society for Research in Child Development 2005;70:1-147.
  3. Granic I. The self-organization of parent-child relations: Beyond bidirectional models. In: Lewis MD, Granic I, eds. Emotion, development, and self-organization: Dynamic systems approaches to emotional development. New York: Cambridge University Press; 2000:267-97.
  4. Baumrind D. The influence of parenting styles on adolescent competence and substance use.The Journal of Early Adolescence 1991;11:56–95.
  5. Deater-Deckard K, Dodge KA, Bates JE, Pettit GS. Multiple risk factors in the development of externalizing behavior problems: Group and individual differences. Development and Psychopathology 1998;10:469-93.
  6. Kochanska G, Friesenborg AE, Lange LA, Martel MM. Parents' personality and infants' temperament as contributors to their emerging relationship. Journal of Personality and Social Psychology 2004;86:744-59.
  7. Lengua LJ, Kovacs EA. Bidirectional associations between temperament and parenting and the prediction of adjustment problems in middle childhood. Journal of Applied Developmental Psychology 2005;26:21-38.
  8. Belsky J, Fish M, Isabella RA. Continuity and discontinuity in infant negative and positive emotionality: Family antecedents and attachment consequences. Developmental Psychology 1991;27:421-31.
  9. Halverson CF, Deal JE. Temperamental change, parenting, and the family context. In: Wachs TD, Kohnstamm GA, eds. Temperament in context. Mahwah, NJ: Lawrence Erlbaum Associates Publishers; 2001:61-79.
  10. Paulussen-Hoogeboom MC, Stams GJJM, Hermanns JMA, Peetsma TTD. Relations among child negative emotionality, parenting stress, and maternal sensitive responsiveness in early childhood. Parenting: Science and Practice 2008;8:1-16.
  11. Gauvain M, Fagot B. Child temperament as a mediator of mother-toddler problem solving.Social Development 1995;4:257-76.
  12. Braungart-Rieker JM, Hill-Soderlund AL, Karrass J. Fear and anger reactivity trajectories from 4 to 16 months: The roles of temperament, regulation, and maternal sensitivity. Developmental Psychology 2010;46:791-804.
  13. Eisenberg N, Fabes RA, Shepard SA, Guthrie IK, Murphy BC, Reiser M. Parental reactions to children's negative emotions: Longitudinal relations to quality of children's social functioning. Child Development 1999;70:513-34.
  14. Lengua LJ. Growth in temperament and parenting as predictors of adjustment during children's transition to adolescence. Developmental Psychology 2006;42:819-32.
  15. Asendorpf JB, van Aken MAG. Personality-relationship transaction in adolescence: Core versus surface personality characteristics. Journal of Personality 2003;71:629-66.
  16. Pettit GS, Keiley MK, Laird RD, Bates JE, Dodge KA. Predicting the developmental course of mother-reported monitoring across childhood and adolescence from early proactive parenting, child temperament, and parents' worries. Journal of Family Psychology 2007;21:206.
  17. Kochanska G, Murray KT, Harlan ET. Effortful control in early childhood: Continuity and change, antecedents, and implications for social development. Developmental Psychology 2000;36:220-32.
  18. Bates JE, Pettit GS, Dodge KA, Ridge B. Interaction of temperamental resistance to control and restrictive parenting in the development of externalizing behavior. Developmental Psychology 1998;34:982-95.
  19. Lengua LJ, Wolchik SA, Sandler IN, West SG. The additive and interactive effects of parenting and temperament in predicting problems of children of divorce. Journal of Clinical Child Psychology 2000;29:232-44.
  20. Sentse M, Veenstra R, Lindenberg S, Verhulst FC, Ormel J. Buffers and risks in temperament and family for early adolescent psychopathology: Generic, conditional, or domain-specific effects? The trails study. Developmental Psychology 2009;45:419-30.
  21. Kochanska G. Multiple pathways to conscience for children with different temperaments: From toddlerhood to age 5. Developmental Psychology 1997;33:228-40.
  22. Pollak SD, Cicchetti D, Klorman R, Brumaghim JT. Cognitive brain event-related potentials and emotion processing in maltreated children. Child Development 1997;68:773-787.
  23. Saudino KJ. Behavioral genetics and child temperament. Developmental & Behavioral Pediatrics 2005;26:214-23.
  24. Laird RD, Pettit GS, Bates JE, Dodge KA. Parents' monitoring-relevant knowledge and adolescents' delinquent behavior: Evidence of correlated developmental changes and reciprocal influences. Child Development 2003;74:752-68.

Pour citer cet article :

Schermerhorn AC, Bates JE. Le tempérament, le parentage et les implications pour le développement. Dans: Tremblay RE, Boivin M, Peters RDeV, eds. Rothbart MK, éd. thème. Encyclopédie sur le développement des jeunes enfants [en ligne]. http://www.enfant-encyclopedie.com/temperament/selon-experts/le-temperament-le-parentage-et-les-implications-pour-le-developpement. Publié : Avril 2012. Consulté le 22 octobre 2020.