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Culture et émotions au cours des cinq à six premières années de vie

Amy G. Halberstadt, Ph.D., Fantasy T. Lozada, B.Sc.

North Carolina State University, États-Unis

Décembre 2011

Introduction

Le développement émotionnel pendant l’enfance et la petite enfance est essentiel à l’acquisition d’aptitudes interdépendantes, notamment le développement cognitif et les relations interpersonnelles. Par exemple, la capacité à maîtriser ses émotions dans des situations difficiles permet aux enfants de continuer d’apprendre, la capacité à communiquer ses propres sentiments aux autres accroît la possibilité de combler ses besoins personnels, et la capacité à comprendre ce que les autres ressentent permet aux enfants de modifier leur comportement afin de maintenir des relations harmonieuses avec les autres.1,2 Bien que tous les enfants doivent acquérir ces trois compétences de base axées sur les émotions (l’expérience, l’expression et la compréhension), la culture au sein de laquelle l’enfant se développe peut régir la manière dont ces compétences sont acquises et démontrées.

Dans chaque culture, l’expérience, l’expression et la compréhension des émotions des enfants et des parents font partie des structures physiques et sociales selon lesquelles ils vivent, ainsi que des croyances, des valeurs et des pratiques de la culture.3,4 Par exemple, les structures physiques et sociales de la culture peuvent influer sur le développement émotionnel de l’enfant par le nombre d’adultes qui vivent assez en proximité pour bercer un enfant tout au long de la journée ou de la nuit, ou si la culture permet d’avoir accès à des objets réconfortants, comme des animaux en peluche. De plus, les croyances, les valeurs et les pratiques de la culture peuvent influer sur le développement par le biais des fournisseurs de soins qui encouragent l’enfant à explorer au lieu de chercher à le réconforter en cas de détresse, et lorsque les fournisseurs de soins atteignent ces objectifs grâce à des objets plutôt que par les membres de la famille. L’âge de l’enfant peut également entrer en ligne de compte. Ce qui est approprié à diverses étapes du développement au sein d’une culture peut très bien ne pas l’être au sein d’une autre.5

Problèmes

Premièrement, bien que l’on reconnaisse les moyens directs et indirects selon lesquels l’expérience, l’expression et la compréhension des émotions d’un enfant sont socialisés différemment au sein d’une culture, les connaissances et les conseils offerts à propos des premières expériences émotionnelles des enfants demeurent largement axés sur des exemples provenant d’enfants européens américains. Il faudrait faire preuve d’une extrême précaution en matière de généralisation interculturelle des expériences émotionnelles des enfants fondées sur des études portant sur des populations européennes américaines.

Deuxièmement, lorsqu’une étude porte sur les enfants et les parents de différentes cultures, les chercheurs dépendent souvent des procédures adoptées au sein d’une seule culture, et peuvent ainsi transmettre des significations particulières qui ne sont pas partagées par d’ autres cultures, ce qui rend l’interprétation des résultats de recherche interculturelle difficile.6,7 Une solution clé de la recherche ethnocentrique consiste à mettre sur pied des équipes de recherche multiculturelles qui peuvent aider à déterminer les explications propres à une culture au sein du contexte de la recherche.

Contexte de recherche

Plusieurs méthodes sont utilisées pour étudier l’expérience, l’expression et la compréhension des émotions des enfants en bas âge. Par exemple, pour évaluer l’expérience émotionnelle, on provoque de la frustration en retenant le bras de l’enfant ou en rendant inaccessibles des jouets visibles, on cause de la détresse en demandant aux fournisseurs de soins d’afficher des visages inexpressifs ou d’ignorer les comportements, et de la peur en exposant les enfants à des araignées jouets ou à des étrangers qui s’approchent. Pour évaluer la compréhension des émotions, les enfants étudient les expressions faciales ou les gestes d’autres enfants ou d’adultes. Ils décrivent ensuite les émotions qui sont représentées. Pour évaluer l’expression des émotions ou l’aptitude à communiquer des émotions, les chercheurs étudient les expressions émotionnelles des enfants en bas âge et des enfants lorsqu’ils savent que les enfants éprouvent des émotions. Ils peuvent aussi demander aux enfants d’imiter diverses émotions. Tel qu’il est indiqué plus haut, les chercheurs se demandent si les procédures évoquent ou signifient la même chose d’une culture à une autre.7

Questions clés pour la recherche

  1. Comment les cultures influent-elles de manière différente sur l’expérience, l’expression et l’interprétation des émotions des enfants?
  2. Quels contextes liés aux différentes expériences culturelles ont des répercussions sur le développement émotionnel des enfants?
  3. Quelles sont les similarités et les différences culturelles selon lesquelles les parents et les fournisseurs de soins parlent des émotions aux enfants d’une culture à une autre?

Résultats de recherche récents

Les différences interculturelles en matière d’expérience, d’expression et d’interprétation des émotions des enfants ont été de plus en plus documentées.8 Voici certains exemples qui illustrent les diverses différences.

En ce qui a trait à l’expérience émotionnelle des enfants, une étude a montré que les bambins japonais de sexe féminin exprimaient plus de détresse que les bambins allemands du même sexe quand un jouet était brisé, les bambins allemands démontrant plus de régulation positive et moins de régulation négative que les bambins japonais.9 Bien qu’une deuxième étude ait montré les mêmes degrés de détresse parmi les enfants d’âge préscolaire, la détresse des Allemands de ce groupe d’âge s’atténuait plus rapidement en réponse à un autre enfant ayant perdu quelque chose, mais plus lentement quand ils perdaient eux-mêmes quelque chose, par rapport aux Japonais d’âge préscolaire. Ces différences sont conformes à l’acculturation en matière de réponses axées sur soi par rapport aux réponses axées sur les autres.10 Au sein d’un échantillon d’enfants plus âgés, les enfants Tamang au Népal ont rapporté qu’ils se sentiraient moins honteux et moins fâchés dans des situations de conflit interpersonnel que les enfants Brahman au Népal ou les enfants américains.11 Aussi, les Japonais d’âge préscolaire ont exprimé moins de honte, de fierté, et d’embarras que les enfants afro-américains et européens américains dans des contextes de performance.12

En ce qui concerne l’expression des émotions des enfants, les Chinoises âgées de trois ans réagissaient plus à des images évocatrices que les filles européennes américaines. Toutefois, les enfants réagissaient de la même manière à des stimuli sensoriels (odeurs). Ces résultats peuvent indiquer que l’expression peut varier beaucoup plus selon la socialisation et les contextes particuliers d’une culture que la réactivité physiologique.12 Dans le cadre d’une autre étude, les enfants chinois américains âgés de quatre ans et de sept ans ont réagi à une déception avec une expression plus négative et moins positive que les enfants européens américains.13

Pour la compréhension des émotions, la précision semble varier également d’une culture à une autre, celle-ci étant plus accrue pour la tristesse et le dégoût chez les Européens que chez les Asiatiques, ce qui correspond aux thèmes de la suppression émotionnelle de la culture asiatique.14 De plus, les stratégies de décodage semblent différer entre les cultures. Les Asiatiques de l’Est regardent moins la région de la bouche que les Européens, suggérant que non seulement l’aptitude, mais aussi les processus de détection sont influencés par les différences culturelles quant aux endroits où les personnes regardent pour obtenir des renseignements émotionnels. Les normes et les attentes culturelles pour la compréhension des émotions peuvent également être mitigées selon le sexe. Aux États-Unis, où on discute plus des émotions avec les filles qu’avec les garçons,15 les personnes de sexe féminin sont toujours plus aptes à juger les émotions des autres tout au long de leur vie.16

Ces différences peuvent être comprises dans le contexte des modèles culturels particuliers des individus qui régissent les perceptions, les explications et les attentes qu’ils attribuent à des situations sociales.14 Les différences dans les émotions des enfants peuvent être approfondies et classées selon cinq cadres culturels généraux : collectivisme/individualisme, hiérarchie (la portée selon laquelle les société s’attendent à ce que les rapports fondés sur le statut soient inégaux et mettent l’accent sur l’obéissance en tenant compte de ces attentes), la position que les enfants occupent au sein de la famille et de la culture, les façons dont les enfants apprennent et la valeur de l’expérience et de l’expression des émotions.3,17

Lacunes de la recherche

Malgré l’accroissement du nombre de recherches interculturelles, plus de multiculturalisme est requis dans les efforts de recherche. Premièrement, la dimension de collectivisme/individualisme et les cadres qui aident à organiser les cultures doivent être examinés de façon plus approfondie entre les cultures et au sein de celles-ci. Deuxièmement, il est nécessaire de porter attention aux émotions spécifiques et aux différentes aptitudes liées aux émotions au sein de différentes cultures. Par exemple, il est utile de savoir que les cultures Tamang et Brahman ne traitent pas la colère exactement de la même manière,18 que la honte varie selon qu’elle est perçue de manière positive parmi les familles chinoises, japonaises et européennes américaines19 et que la culture taïwanaise chinoise considère l’expression exubérante des émotions positives autrement de la culture européenne américaine.20 Troisièmement, des études axées sur les processus doivent être menées afin de montrer comment les valeurs parentales et culturelles modifient directement l’expérience, l’expression et la compréhension des émotions des enfants.

Conclusion

Le développement émotionnel des enfants, particulièrement leurs aptitudes à l’expérience, l’expression et la compréhension des émotions,1 doit tenir compte des objectifs et des valeurs de la culture familiale au sein de laquelle les enfants grandissent et de la culture d’accueil également, lorsqu’elles diffèrent. Plus les normes et les valeurs de la culture sont bien connues, plus il est facile de renforcer les caractéristiques émotionnelles que cette culture désire véhiculer. De plus, comprendre le développement émotionnel des enfants selon le point de vue de la culture permet d’accepter les différences sans évaluer quelle culture a la meilleure vie émotionnelle.

Implications pour les parents, les services et les politiques

Comme le monde devient de plus en plus multiculturel, les fournisseurs de soins doivent davantage tenir compte des normes, des valeurs et des stratégies axées sur les émotions de la famille et des cultures d’accueil. Puisque la recherche à ce sujet ne fait que commencer, les collaborations entre les chercheurs, les parents, les fournisseurs de services et les décideurs politiques sont encore plus importantes en matière d’élaboration de politiques empiriques qui peuvent être utilisées dans le secteur de l’éducation, des services sociaux et des autres domaines politiques.21 Entre-temps, les fournisseurs de soins doivent reconnaître, appuyer et développer les aptitudes des enfants au sein de leur famille et de leur culture et les préparer émotionnellement à vivre dans leur culture d’accueil. De plus, quand les enfants ne réussissent pas comme prévu dans les services de garde ou à l’école, l’expérience, l’expression et la compréhension des émotions d’une famille ou d’une culture doivent être justifiées avant de suggérer un échec. En particulier, les significations des comportements, celui des enfants et celui des fournisseurs de soins envers les enfants, doivent être considérées au sein du contexte culturel.

Références

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  3. Halberstadt, AG, Lozada, FT. Emotion development in infancy through the lens of culture. Emotion Review. In press.
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Pour citer cet article :

Halberstadt AG, Lozada FT. Culture et émotions au cours des cinq à six premières années de vie. Dans: Tremblay RE, Boivin M, Peters RDeV, eds. Lewis M, éd. thème. Encyclopédie sur le développement des jeunes enfants [en ligne]. http://www.enfant-encyclopedie.com/emotions/selon-experts/culture-et-emotions-au-cours-des-cinq-six-premieres-annees-de-vie. Publié : Décembre 2011. Consulté le 13 décembre 2019.