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Considérations particulières envers les nourrissons et les tout-petits lors de la séparation ou du divorce : questions développementales dans le contexte du droit de la famille

Jennifer E. McIntosh, Ph.D.

La Trobe University, Australie

Septembre 2011

Introduction

Étant donné leur stade de développement unique et la complexité de leurs besoins, les nourrissons et les tout-petits de moins de cinq ans suscitent des préoccupations particulières chez les chercheurs et les intervenants concernés par le phénomène du divorce. Alors que les études qui évaluent les impacts du conflit parental et de la séparation des parents sur les enfants d’âge scolaire sont abondantes et de plus en plus robustes, notre base scientifique est moins bien établie pour les bébés et les enfants d’âge préscolaire. Ceux-ci ayant une faible capacité à exprimer leurs besoins, la charge de défendre leur sécurité émotionnelle et développementale et de considérer cette sécurité comme primordiale et déterminante dans les questions de garde incombe aux professionnels du droit de la famille.1 De nouvelles études ont commencé à mettre en lumière l’importance d’un cadre développemental solide pour la prise de décisions lors d’un divorce.

Les défis particuliers de la séparation des parents pendant la petite enfance

Les quatre premières années de la vie, pendant lesquelles un développement rapide sur les plans physique, cognitif, langagier, social et émotionnel se produit, forment une période de vulnérabilité développementale. Le volume du cerveau, formé à environ 30 % à la naissance, triple durant les trois premières années de la vie.2 Il est important de noter que la plus grande partie de la croissance du cerveau humain lors de cette période est qualifiée de « dépendante de l’expérience »;3 cela signifie que la complexité du développement du cerveau dépend de la nature et de la qualité des soins que reçoit l’enfant. C’est la période de pointe de la formation de l’attachement.4  

Les neuroscientifiques et les chercheurs du domaine de l’attachement5,6 considèrent que la qualité des pratiques parentales (le « parentage ») lors des deux ou trois premières années de la vie est déterminante pour le développement et influence beaucoup l’habileté ultérieure de l’enfant à réguler le stress et l’excitation émotionnelle.7 Spécifiquement, le développement psycho-émotionnel pendant la petite enfance dépend largement de la constance, de la prévisibilité et de la disponibilité affective du donneur de soins. Ces qualités protègent le nourrisson contre les expériences dangereuses ou trop difficiles, lui permettent de former un attachement organisé et supportent le développement de ses capacités d’auto-régulation et son autonomie grandissante.

Trois stresseurs liés au divorce menacent cette équation :

  1. Les effets directs du conflit et de la violence entre les parents;
  2. Les effets de l’appauvrissement des pratiques parentales alors que les parents s’ajustent à la séparation et/ou font face au conflit en cours, et;
  3. Les effets de la séparation répétée entre le nourrisson et ses figures d’attachement primaires.8 Pour quelques nourrissons, les trois stresseurs sont présents simultanément et se renforcent mutuellement.

Un conflit extrême entre les parents peut bouleverser l’organisation de l’expérience émotionnelle dans la petite enfance,9 les conflits de haute intensité étant liés au développement de types d’attachement insécurisés et désorganisés,10,11,12 à une détresse accrue et à une plus faible capacité de réguler l’excitation émotionnelle négative.13

Le conflit interparental chronique – émanant de disputes continuelles sur les questions de pratiques parentales ou de finances et nourri par les pertes, le chagrin ou l’humiliation non-résolus – influence aussi la sensibilité et la disponibilité des parents. Ce type de conflit est en effet lié à une plus grande probabilité que le style de discipline soit sévère et que les réponses émotionnelles des parents soient appauvries.14,15 La diminution de la patience et de la sensibilité parentale pose un problème spécifique pour les très jeunes enfants, dont les facultés cognitives ne sont pas suffisamment développées pour comprendre ou tolérer de longues périodes de soins peu sensibles. De tels comportements parentaux sont associés ultimement avec l’insécurité émotionnelle et le retrait social chez l’enfant.16,17

La séparation répétée d’une figure d’attachement primaire est le troisième facteur qui représente un stresseur particulier pour les jeunes enfants. La garde partagée des enfants prend de l’ampleur à travers le monde et est supportée par une législation dans certains pays. Malgré plusieurs résultats suggérant que l’absence répétée et prolongée d’un donneur de soins primaire est stressante pour les jeunes enfants, peu de législatures s’attardent aux considérations développementales spécifiques aux nourrissons lors d’un divorce. Les opinions relatives aux plans de parentage pour les nourrissons et les tout-petits sont généralement – ce qui n’aide pas – divisées entre des camps polarisés (p. ex., « pour » ou « contre », les nuits passées chez l’autre parent) ou axées sur l’établissement de limites artificielles telles que « Les nuits chez l’autre parent sont acceptables après deux ans, mais pas avant ». Ces dichotomies, souvent perpétuées par une dynamique accusatoire, ne sont pas pertinentes. Les chercheurs veulent poser et répondre à des questions plus complexes, telles que : sous quelles conditions et à quels stades du développement la garde partagée pose-t-elle un risque pour la sécurité développementale?

Questions de recherche actuelles

Une part croissante de recherches cherche maintenant à déterminer les considérations développementales spécifiques qui devraient influencer la prise de décisions concernant les tout-petits lors du divorce. Les spécialistes et les chercheurs en santé mentale du très jeune enfant partagent des préoccupations quant au fait que la garde partagée pendant les phases cruciales de la formation et de la consolidation de l’attachement puisse créer un scénario dans lequel le bébé ne connaît une expérience continue de soins fiables avec aucun des deux parents.18,19

Un aspect clé de la recherche est celui des effets des séparations pour la nuit entre le nourrisson et son donneur de soins primaire.20 Alors que les réponses empiriques à cette question commencent tout juste à apparaître, les problèmes particuliers que peut poser au très jeune enfant le partage du temps entre deux parents séparés deviennent de plus en plus clairs. 

Résultats de recherche récents

Dans une étude récente, McIntosh, Smyth and Kelaher21 ont exploré les habitudes parentales lors des nuits passées chez le second parent en y reliant la capacité du jeune enfant à réguler son stress émotionnel. L’étude a comparé le développement de jeunes enfants sous trois types de garde post-séparation : les enfants ayant une résidence partagée (nuits régulières chez les deux parents), ceux ayant une résidence primaire (la plupart des nuits chez un parent et nuits occasionnelles chez le second) et ceux qui ont rarement ou jamais dormi ailleurs que chez leur donneur de soins primaire.

Pour les enfants de 4 à 5 ans (n=1292), un conflit interparental élevé et une faible chaleur parentale ont tous deux prédit indépendamment un certain nombre de problèmes de régulation émotionnelle chez les enfants. Le type de garde n’a rien permis de prédire dans ce groupe d’âge. Cependant, les résultats étaient différents pour les bébés (0 à 2 ans, n=258) et les tout-petits (2 à 4 ans, n=509). Peu importe le statut socio-économique, la qualité des pratiques parentales ou la coopération inter-parentale, les bébés de moins de 2 ans qui passaient une nuit ou plus par semaine chez leur second parent présentaient un ensemble de problèmes de régulation du stress, comparativement aux bébés qui y passaient moins de temps. Les enfants de 2 à 4 ans qui passaient deux à trois nuits par semaine chez leur second parent présentaient aussi plus de comportements problématiques que les autres, incluant une détresse accrue lors des séparations, de l’agressivité, des problèmes alimentaires et une faible persistance.

Ces résultats sont cohérents avec la seule autre étude ayant porté sur des bébés passant des nuits chez leur second parent, conduite par Solomon et George.20 Ces chercheurs ont mis en évidence une plus grande propension au comportement anxieux et perturbé chez les enfants lorsqu’ils étaient réunis avec leur principal donneur de soins et une plus grande propension au développement d’un attachement insécurisé et désorganisé avec ce donneur de soins. Cette étude a aussi montré que les transitions fréquentes entre des parents qui restent acrimonieux et qui ont de la difficulté à effectuer une transition en douceur pour le bébé ajoutent aux difficultés.20

Alors que des bouleversements dans la garde de nuit du bébé semblent accroître l’insécurité dans la relation d’attachement primaire, les dispositions prises quant aux nuits passées chez le second parent dans la petite enfance ne semblent pas déterminantes pour la sécurité de l’attachement avec le second parent.1,20,22,23 Des interactions chaleureuses, vives et sensibles entre le bébé et le second parent semblent être essentielles à la croissance de la sécurité de l’attachement dans cette relation.

Lacunes de la recherche

En parcourant les résultats empiriques sur le développement du très jeune enfant lors de la séparation des parents, il faut garder en tête que ce champ de recherche est aussi très jeune et sujet à des problèmes d’interprétation. Il est nécessaire d’effectuer des recherches plus avancées qui s’attaquent aux difficultés connues sur les plans de l’échantillonnage, des définitions et des sources de données et qui utilisent des mesures sensibles du développement dans un cadre longitudinal.

Conclusions

Les résultats disponibles actuellement soulignent l’importance d’accorder une attention particulière aux très jeunes enfants dans le processus décisionnel légal qui a lieu lors d’un divorce ou d’une séparation. McIntosh et Smyth18 décrivent une matrice de facteurs de risque pour les enfants de tous âges placés en garde partagée, qui incluent des caractéristiques socio-économiques ou pratiques inadéquates (revenu et habitation, flexibilité professionnelle, proximité géographique) et des caractéristiques de coparentage inadéquates (manque de respect mutuel, incompétence parentale, rigidité, communication inappropriée, incapacité à rester centré sur l’enfant). Bien que ces facteurs semblent très importants pour l’avenir des enfants en garde partagée, le troisième facteur permettant d’établir un  plan de parentage approprié après la séparation est particulièrement crucial pour le nourrisson : c’est l’ensemble des ressources développementales de l’enfant. Plusieurs affirment qu’il devrait s’agir de la préoccupation dominante durant les années préscolaires (voir Family Court Review, Special Issue, July 2011).

Implications pour les parents, les services et les politiques

Les résultats de recherche disponibles actuellement suggèrent les considérations particulières suivantes pour les nourrissons et les très jeunes enfants lors de la séparation ou du divorce :

  • Les impacts du conflit et de la violence entre les parents – et l’effet sur la sensibilité parentale qui leur est associé – sont particulièrement dommageables pendant les quatre premières années de la maturation du cerveau.
  • Il faut prendre des précautions particulières en ce qui concerne les séparations entre l’enfant et sa figure d’attachement primaire pendant les 2-3 premières années de sa vie. Lorsqu’elles se déroulent bien, des séparations brèves sont recommandées pendant les 2-3 premières années et elles peuvent s’allonger lors de la quatrième et de la cinquième année de vie.
  • Dans la petite enfance, les nuits chez l’autre parent sont contre-indiquées. Elles doivent avoir lieu lorsque c’est nécessaire ou utile pour le donneur de soin primaire et lorsque le second parent est déjà une source de confort et de sécurité établie pour le nourrisson.
  • Le temps passé avec le second parent devrait permettre de maintenir une familiarité confortable et d’accroître la sécurité de l’attachement dans la relation de l’enfant avec ce parent. La fréquence de ces moments ne devrait pas créer de discontinuité ou de fragmentation dans la relation du jeune enfant avec sa figure d’attachement primaire.
  • Le facteur primordial et déterminant dans l’établissement d’un plan de parentage adéquat et de la méthode pour le mettre en œuvre est d’évaluer si ce plan va contribuer ou plutôt porter atteinte à la sécurité émotionnelle du nourrisson.

Références

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  2. Royal Australian College of Physicians. Health of children in “out-of-home” care. Sydney: RACP; 2006.
  3. Melmed ME. Statement of Matthew E. Melmed, executive director, Zero to Three: National Center for Infants, Toddlers and Families. Before the House Committee on Ways and Means Subcommittee on Human Resources. 2004
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  23. George S, Solomon J, McIntosh J. Divorce in the nursery: On infants and overnight care. Family Court Review 2011: 49.

Pour citer cet article :

McIntosh JE. Considérations particulières envers les nourrissons et les tout-petits lors de la séparation ou du divorce : questions développementales dans le contexte du droit de la famille. Dans: Tremblay RE, Boivin M, Peters RDeV, eds. Emery RE, éd. thème. Encyclopédie sur le développement des jeunes enfants [en ligne]. http://www.enfant-encyclopedie.com/divorce-et-separation/selon-experts/considerations-particulieres-envers-les-nourrissons-et-les-tout. Publié : Septembre 2011. Consulté le 16 juillet 2018.