Retour aux publications récentes

Les fondements moraux du comportement prosocial

Tina Malti, Ph.D., Sebastian P. Dys, MA, Antonio Zuffianò, Ph.D.

University of Toronto, Canada

Mai 2015

Introduction

Le développement moral décrit l’émergence et les changements dans la compréhension des principes moraux d’un individu, et des sentiments associés, tout au long de sa vie. La moralité comprend des dimensions diverses, dont les plus évidentes sont les émotions, la connaissance et la raison, les valeurs et les comportements prosociaux d’intérêt sur le plan moral. Certaines de ces composantes se développent fortement au cours des cinq premières années de la vie, cependant, des différences inter-individuelles importantes établissent également le fondement des différences intervenant entre les individus dans le comportement prosocial.1 On pense que les facteurs à l’origine de ces différences seraient de natures biologique et environnementale.2 Les différences dans le développement se produisent au cours de l’acquisition de la maturité et sont socialisées par les pairs, les parents et les valeurs et pratiques culturelles.

Sujet 

Le développement moral précoce est un fondement important du comportement prosocial. Les émotions morales peuvent faciliter le comportement prosocial des enfants par les conséquences affectives de leurs actes pour le soi4,5 (la culpabilité, par exemple) et/ou les préoccupations affectives envers les autres6 (la sympathie, par exemple). De manière alternative, leur prise de conscience des raisons pour lesquelles il est important d’aider les autres peut augmenter, ce qui peut les motiver à initier un comportement prosocial. Par conséquent, si les parents et les enseignants souhaitent stimuler le comportement prosocial des jeunes enfants, il devient important de prendre en  considération les composantes affectives et cognitives de la moralité qui faciliteraient de tels résultats.

Au cours des dernières années, des progrès ont été faits dans l’étude du développement moral précoce.7 La majorité des travaux antérieurs portaient sur l’émotion ou le jugement. Cependant, les émotions morales et les cognitions morales semblent toutes deux nécessaires à l’émergence du comportement social.8 La relation entre ces deux éléments et l’évolution de cette relation au cours du temps sont toutefois moins décrites. L’étude des trajectoires de l’affect moral, de la cognition morale, du comportement prosocial et de leurs antécédents vis-à-vis de la socialisation est également nécessaire. Les études consacrées au rôle des pairs dans le développement moral précoce demeurent, par ailleurs, relativement limitées. Par exemple, la façon dont les expériences de l’exclusion par les pairs influencent les tendances prosociales précoces n’a toujours pas été déterminée. 

Contexte de la recherche 

Les fondements moraux du comportement prosocial ont été étudiés à partir de perspectives diverses. Les chercheurs ont utilisé des entrevues, des mesures observationnelles et des comptes-rendus de parents ou enseignants portant sur les émotions morales, le jugement moral et le comportement prosocial. Les mesures des entrevues comportent généralement des questions qui évaluent la compréhension et le raisonnement des enfants sur des questions morales associées à des transgressions, telles si et pourquoi il est approprié ou non de transgresser les normes (par exemple, pousser un autre enfant d’une balançoire) et/ou les émotions anticipées des enfants dans le cadre de ces événements.1,9 Des études observationnelles ont été employées pour examiner les réactions des enfants face à des souffrances simulées (par exemple, l’expression de douleurs par l’expérimentateur après s’être cogné le genou10), leur comportement prosocial spontané11 ou leurs réactions négatives en réponse à la perception d’une transgression (par exemple, on laisse croire aux enfants qu’ils ont endommagé un objet de valeur12). La majorité des études ont été menées en laboratoire, malgré la conduite de certaines expérimentations en milieu naturel (au domicile, à la garderie ou à la maternelle, par exemple). 

Questions clés pour la recherche

Les chercheurs spécialistes du développement ont cherché à comprendre à quels âges les enfants développent des capacités morales (telles l’empathie, la culpabilité et les aptitudes morales de raisonnement) et si le développement de ces domaines les motive à agir de manière prosociale. Les questions centrales portent sur comment les différences inter-individuelles dans le développement moral sont reliées au comportement prosocial des jeunes enfants, comment ces différences sont associées à des pratiques de socialisation différentes et comment le changement normatif et le développement moral atypique influencent les changements intervenant dans le comportement prosocial.

Récents résultats de recherche

Les chercheurs ont étudié les émotions morales, telles l’empathie et la culpabilité, chez les jeunes enfants. Des résultats uniformes d’études ont établi que la notion stipulant que les préoccupations de nature affective (c’est-à-dire l’empathie) sont associées au comportement prosocial.6 Des formes précoces d’empathie (c’est-à-dire, ressentir un sentiment similaire à ce qu’un autre individu éprouve) existent dès la petite enfance.13 Les réponses compatissantes des enfants s’associent à leurs actes prosociaux dès la 2è année après la naissance11,14 et permettent d’anticiper leur comportement prosocial ultérieur.15 Des précurseurs précoces de la culpabilité, tel un désarroi consécutif à la perception d’une transgression, apparaissent entre la première et la deuxième année après la naissance.12 Entre l’âge de 3 à 5 ans, les enfants commencent à manifester de la culpabilité en réponse à des transgressions spécifiques (s’imaginer pousser un enfant d’une balançoire, par exemple), et ces sentiments de culpabilité annoncent un comportement prosocial.1,16,17,18 

Par ailleurs, les chercheurs ont exploré des évaluations d’enfants axées sur des questions morales, ainsi que leurs raisonnements associés. Les nourrissons semblent posséder des capacités à former des évaluations sociales rudimentaires. Par exemple, des nourrissons de 6 mois préfèrent les individus qui apportent leur aide à ceux qui entravent les objectifs d’autrui.19 Les nourrissons plus âgés et les enfants âgés de moins de trois ans préfèrent les distributions égalitaires des ressources par rapport aux distributions inégalitaires.20,21 À partir de 3 ans, les enfants comprennent que la rupture des règles morales constitue un acte malveillant et réagissent davantage à la détresse émotionnelle provoquée par les transgressions morales (associées à des questions d’équité ou de blessures) en comparaison aux transgressions sociales et conventionnelles (associées à des traditions ou des coutumes).22 Au cours de la deuxième année après la naissance, au fur et à mesure de l’augmentation de la compréhension des simples intentions, les enfants commencent à démontrer les premières manifestations de comportement prosocial, tel apporter son aide à autrui, sans en recevoir la demande.23,24,25 Au cours de leurs troisième et quatrième années, les enfants peuvent répondre plus facilement à l’état émotionnel négatif d’un autre individu, par des actes de partage et d’assistance appropriés, même s’ils sont associés à un coût que l’enfant doit assumer.26,27 Le nombre limité d’études consacrées aux relations entre le raisonnement moral et le comportement prosocial, au cours de la petite enfance, a conduit à un amalgame de résultats, avec des études démontrant des relations positives,28 et d’autres, aucune relation.29   

En outre, la façon dont les parents et les pairs favorisent les tendances morales et prosociales a fait l’objet d’études. Les résultats démontrent en général l’importance des amis et des pairs dans le développement moral et prosocial.30,31,32,33 Par exemple, le raisonnement moral des enfants de 4 ans a été associé à la qualité des interactions entre amis.34 Les interactions familiales et les pratiques parentales sont également associées à la moralité des enfants. Par exemple, la participation à des discussions familiales portant sur des questions morales, les pratiques parentales de soutien et chaleureuses, le faible usage de discipline basée sur la force et la forte utilisation d’induction (c’est-à-dire, expliquer à l’enfant pourquoi la transgression est néfaste et de quelle façon elle affecte la victime) améliorent le développement moral précoce.2,12,32,35,36 

Lacunes de la recherche 

Les émotions des jeunes enfants ont été étudiées dans des contextes moraux, cependant, la conduite d’études portant sur une large gamme d’émotions éprouvées de façon naturelle, dans ces contextes, ainsi que les liens avec les connaissances et les valeurs morales, et les divers comportements prosociaux, est nécessaire. Des recherches axées sur la façon dont les interactions avec les amis et les pairs influencent le développement moral et prosocial des jeunes enfants sont également requises. Des études longitudinales permettront également de mieux comprendre quels mécanismes tissent les liens entre le développement moral précoce et le comportement prosocial. Par ailleurs, le nombre d’études qui examinent les effets de divers contextes sociaux (telles les communautés pauvres) sur le jugement des enfants au sujet des expériences quotidiennes relatives à des questions de moralité et de fonctionnement des groupes (telle l’exclusion sociale), ainsi que les sentiments associés, est actuellement insuffisant.

Conclusions 

La moralité se développe essentiellement au cours des cinq premières années suivant la naissance. Même si les nourrissons possèdent des aptitudes de base de distinction entre le bien et le mal et expriment des préoccupations en termes d’empathie, les connaissances morales et l’anticipation d’émotions plus complexes, telle la culpabilité, se développent fortement au cours de la petite enfance. Chez l’enfant, le processus du développement est étroitement associé à l’augmentation de la compréhension des intentions, des besoins et des désirs, à la fois chez le soi et les autres.38,39 Les différences individuelles relatives à l’empathie et à la culpabilité ont été associées à diverses formes de comportements prosociaux, en majorité les comportements d’aide et de partage.6,17 Par ailleurs, il a été montré que l’empathie et la culpabilité présageaient le comportement prosocial ultérieur de l’enfant. La relation positive entre le raisonnement moral et le comportement prosocial a été démontrée, bien que seulement par un nombre limité d’études. De plus, il a été montré que les interactions familiales constructives et les pratiques parentales de soutien et chaleureuses influençaient positivement la moralité et les tendances prosociales, chez les jeunes enfants.32 Il a également été prouvé que les interactions positives avec les pairs et les amis proches favorisaient le développement moral précoce. 

Implications pour les parents, les services et les politiques  

Les premières années correspondent à une période caractérisée par l’émergence et le développement rapide des différentes composantes de la moralité. Ces composantes constitueraient le fondement du comportement prosocial de l’enfant. Les émotions morales, telles la culpabilité et l’empathie, sont critiques car elles peuvent motiver l’enfant à adopter un comportement prosocial. Les habiletés relatives au raisonnement moral sont importantes car elles aident l’enfant à naviguer dans les situations sociales et morales complexes de la vie quotidienne. Les parents, les enseignants et les pairs jouent un rôle important dans le développement de la moralité de l’enfant. La qualité des relations parent-enfant et des relations avec les pairs est associée au développement moral et prosocial. Il est par conséquent important d’encourager les parents et autres prestataires de soins à interagir avec l’enfant de manière à favoriser le développement des émotions morales, du raisonnement moral et du comportement prosocial. De manière similaire, en raison du rôle notable joué par les pairs dans le développement moral, il est essentiel d’encourager les interactions de haute qualité avec les amis et les pairs. Le développement moral étant un élément clé de l’émergence des attitudes et des valeurs socialement responsables et de la santé mentale, les prestataires de services et les décideurs politiques doivent instaurer des stratégies qui stimulent le développement moral. 

Cette recherche a été financée par des subventions octroyées par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH) et les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC). Pour toute correspondance au sujet de cet article, veuillez vous adresser à Tina Malti, Département de psychologie, Université de Toronto. tina.malti@utoronto.ca


References

  1. Malti T, Ongley S. The development of moral emotions and moral reasoning. In: Killen M, Smetana JG, eds. Handbook of moral development. 2nd ed. New York: Taylor & Francis, 2014:163-183.
  2. Hay DF. The roots and branches of human altruism. British Journal of Psychology. 2009;100:473-479.
  3. Kärtner J, Keller H, Chaudary N. Cognitive and social influences on early prosocial behaviour in two sociocultural contexts. Developmental Psychology. 2010;46:905-914.
  4. Hoffman ML. Empathy and moral development: Implications for caring and justice. New York: Cambridge University Press; 2000.
  5. Malti T, Latzko B. Moral emotions. In: Ramachandran V, ed. Encyclopedia of human behavior. 2nd ed. Maryland Heights, MO: Elsevier; 2012:644-649.
  6. Eisenberg N, Tracy S, Knafo A. Prosocial development. In: Lamb M, ed, Lerner M, vol ed. Handbook of child psychology and developmental science. Vol. 3. 7th ed. New York: Wiley. In press.
  7. Decety J, Howard, L.H. The role of affect in the neurodevelopment of morality. Child Development Perspectives. 2013;7(1):49-54.
  8. Killen M, Smetana, JG, eds. Handbook of moral development. 2nd ed. New York: Taylor & Francis; 2014.
  9. Arsenio W. Moral emotion attributions and aggression. In: Killen M, Smetana JG, eds. Handbook of moral development. 2nd ed. NewYork: Taylor & Francis; 2014:235-255.
  10. Zahn-Waxler C, Robinson J, Emde RN. The development of empathy in twins. Developmental Psychology. 1992;28:1038-1047.
  11. Vaish A, Carpenter M, Tomasello M. Sympathy through affective perspective taking and its relation to prosocial behavior in toddlers. Developmental Psychology. 2009;45:534-543. 
  12. Kochanska G, Gross JN, Lin MH, Nichols KE. Guilt in young children: Development, determinants, and relations with a broader system of standards. Child Development. 2002;73:461-482.
  13. Davidov M, Zahn-Waxler C, Roth-Hanania R, Knafo A. Concern for others in the first year of life: Theory, evidence, and avenues for research. Child Development Perspectives. 2013;7:126-131.
  14. Svetlova M, Nichols S, Brownell C. Toddlers’ prosocial behavior: From instrumental to empathic to altruistic helping. Child Development. 2010;81:1814-1827.
  15. Kochanska G, Koenig JL, Barry RA, Kim S, Yoon, JE. Children's conscience during toddler and preschool years, moral self, and a competent, adaptive developmental trajectory. Developmental Psychology. 2010;46:1320-1332.
  16. Gummerum M, Hanoch Y, Keller M, Parsons K, Hummel A. Preschoolers’ allocations in the dictator game: The role of moral emotions. Journal of Economic Psychology. 2010;31:25-34.
  17. Malti T, Krettenauer T. The relation of moral emotion attributions to prosocial and antisocial behavior: A meta-analysis. Child Development. 2013;84:397-412.
  18. Ongley S, Malti M. The role of moral emotions in the development of children’s sharing behavior. Developmental Psychology. In press.
  19. Hamlin JK, Winn K, Bloom P. Social evaluation by preverbal infants. Nature. 2007;450: 557-559.
  20. Geraci A, Surian L. The developmental roots of fairness: Infants’ reactions to equal and unequal distributions of resources. Developmental Science. 2011;14:1012-1020.
  21. Moore C. Fairness in children’s resource allocation depends on the recipient. Psychological Science. 2009;20:944-948.
  22. Smetana JG. Social domain theory: Consistencies and variations in children's moral and social judgments. In: Killen M, Smetana JG, eds. Handbook of moral development. Mahwah, NJ: Erlbaum, 2006:119-154
  23. Paulus M, Moore C. Producing and understanding prosocial actions in early childhood. Advances in Child Development and Behavior. 2012;42:271-305.
  24. Behne T, Carpenter M, Call J, Tomasello M. Unwilling versus unable: Infants' understanding of intentional action. Developmental Psychology. 2005;41:328-337
  25. Warneken F, Tomasello M. The roots of human altruism. British Journal of Psychology. 2009;100:455–471.
  26. Dunfield KA, Kuhlmeier VA. Classifying Prosocial Behaviour: Children's Responses to Instrumental Need, Emotional Distress, and Material Desire. Child Development. 2013;84:1766-1776.
  27. Olson KR, Spelke ES. Foundations of cooperation in young children. Cognition. 2008;108:222-231.
  28. Eisenberg-Berg N, Hand M. The relationship of preschoolers' reasoning about prosocial moral conflicts to prosocial behavior. Child Development. 1979;50:356-363.
  29. Gummerum M, Keller M, Takezawa M, Mata, J. To give or not to give: Children's and adolescents' sharing and moral negotiations in economic decision situations. Child Development. 2008;79:562-576.
  30. Carpendale JIM, Lewis C. How children develop social understanding. Oxford: Blackwell Publishers; 2006.
  31. Nucci L. Social interaction in the construction of moral and social knowledge. In Carpendale J, Mueller U, eds. Social interaction and the development of knowledge. Mahwah, NJ: Lawrence Erlbaum, 2004: 195-214.
  32. Dunn J. Moral development in early childhood and social interaction in the family. In: Killen M, Smetana JG, eds. Handbook of moral development. 2nd ed. New York: Taylor & Francis, 2014:135-160.
  33. Hastings PD, Utendale WT, Sullivan C. The socialization of prosocial development. In: Grusec JE, Hastings PD, eds. Handbook of socialization: Theory and research. New York: Guilford, 2007:638-664.
  34. Dunn J, Cutting AL, Demetriou H. Moral sensibility, understanding other, and children’s friendship interactions in the preschool period. British Journal of Developmental Psychology. 2000;18:159-178.
  35. Smetana JG. (1997). Parenting and the development of social knowledge reconceptualized: A social domain analysis. In: Grusec JE, Kuczynski L, eds. Parenting and the internalization of values. New York: Wiley; 1997:162-192.
  36. Malti T, Eisenberg N, Kim H, Buchmann M. Developmental trajectories of sympathy, moral emotion attributions, and moral reasoning: The role of parental support. Social Development. 2013;22:773-779.
  37. Killen M, Stangor C. Children's social reasoning about inclusion and exclusion in gender and race peer group contexts. Child Development. 2001;72:174-186
  38. Wellman HM, Liu D. Scaling of theory-of-mind tasks. Child Development. 2004;75:502-517.
  39. Lagattuta KH, Weller DW. Interrelations between theory of mind and morality: A developmental perspective. In: Killen M, Smetana JG, eds. Handbook of moral development. 2nd ed. New York: Taylor & Francis; 2014:385-408. 

Pour citer cet article :

Malti T, Dys SP, Zuffianò A. Les fondements moraux du comportement prosocial. Dans: Tremblay RE, Boivin M, Peters RDeV, eds. Knafo-Noam A, éd. thème. Encyclopédie sur le développement des jeunes enfants [en ligne]. http://www.enfant-encyclopedie.com/comportement-prosocial/selon-experts/les-fondements-moraux-du-comportement-prosocial. Publié : Mai 2015. Consulté le 18 janvier 2018.