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Impact des visites à domicile sur la prévention de la maltraitance des enfants

Kimberly Boller, Ph.D.

Mathematica Policy Research, États-Unis

Septembre 2012

Introduction

En 2010, les services de protection de l’enfance aux États-Unis ont reçu 3,3 millions de signalements d’actes de maltraitance présumés impliquant 5,9 millions d’enfants. Presque 1,8 million de ces signalements ont fait l’objet d’une enquête. Dans 436 321 des cas, la maltraitance a été confirmée; dans 24 976 autres cas, il existait clairement un risque de maltraitance ou la maltraitance pouvait être effectivement soupçonnée, bien qu’elle n’ait pas été confirmée. Environ 1560 enfants sont décédés des suites de mauvais traitements, le taux de victimisation le plus élevé se situant chez les enfants de moins d’un an : 20,6 enfants sur 1000.1 La recherche démontre que l’évolution des enfants qui survivent aux mauvais traitements (définis par la négligence, la violence, ou une combinaison des deux) est médiocre. La performance de ces enfants se situe sous les normes nationales dans une variété de domaines, dont le bien-être psychosocial et cognitif et le rendement scolaire.2,3,4 Les coûts sociaux globaux de ces enfants qui n’atteignent pas leur plein potentiel et de la productivité réduite des adultes ayant survécu aux mauvais traitements sont estimés entre 50 à 90 milliards de dollars par année aux États-Unis.5,6 Ces résultats soulignent le besoin de stratégies de prévention de la maltraitance pour améliorer l’évolution des enfants, des familles et des communautés. 

Sujet

Les visites à domicile pendant la période prénatale, la première année de vie et la petite enfance constituent une stratégie prometteuse pour prévenir la maltraitance des enfants. Ces visites sont effectuées par un intervenant visiteur qualifié qui travaille avec les parents, au domicile familial, pour améliorer les relations parent-enfant, réduire les risques de préjudice à l’enfant et offrir un environnement de soutien à ce dernier. La participation à la plupart des programmes de visites à domicile s’effectue sur une base volontaire, mais les états et les communautés encouragent la participation des familles à risque de maltraiter leurs enfants (par exemple, les familles qui présentent les caractéristiques suivantes : bas niveau d’éducation parental, pauvreté, monoparentalité, parents ayant eux-mêmes eu des contacts avec les services de protection de l’enfance pendant leur jeunesse). Au cours des 40 dernières années, plus de 250 modèles de services de visites à domicile ont été développés par des chercheurs et des prestataires de services. Ils varient grandement en ce qui concerne la formation des intervenants visiteurs, le contenu du programme, la durée de prestation des services et les preuves de l’efficacité pour réduire le taux de maltraitance des enfants.7 Cet article dresse un portrait des résultats disponibles sur l’efficacité des visites à domicile pour prévenir la maltraitance des enfants, souligne les lacunes de la recherche dans ce domaine et mentionne des implications pour les principales parties prenantes. 

Problèmes

Les états et les communautés font face à un réel défi lorsqu’ils doivent sélectionner des modèles de visites à domicile qui conviennent à leur population cible et qui sont efficaces pour prévenir la maltraitance des enfants. Les fonctionnaires et les décideurs politiques ont besoin d’informations qui les orientent dans leur sélection de programme parmi les différents modèles de visites à domicile disponibles. Dans plusieurs cas, la qualité de la recherche n’est pas suffisante pour tirer des conclusions sur les effets d’un modèle donné sur la maltraitance des enfants.8

Le fait que les différents états aient des exigences et des critères variables en ce qui concerne le signalement des cas de maltraitance et les enquêtes à leur sujet pose un défi qui complique la mesure des résultats des programmes et entrave la comparaison des taux de maltraitance. En général, le taux de violence/négligence confirmée envers l’enfant et les visites à l’urgence suite à des blessures ou des ingestions sont relativement faibles. Ainsi, la plupart des recherches doivent inclure des mesures de facteurs de risque de maltraitance, comme la sévérité parentale (l’utilisation de techniques de discipline corporelles), la dépression maternelle, l’abus de substance et la violence domestique, ainsi que des mesures de facteurs de protection, comme un environnement positif à la maison et une relation parent-enfant de qualité. L’évaluation des facteurs de risque par des techniques administratives et observationnelles de cueillette de données peut être dispendieuse, alors que les rapports parentaux, moins dispendieux, peuvent ne pas être aussi fiables. Un autre défi rencontré dans ce champ de recherche est le potentiel d’effets de surveillance. Les effets de surveillance9 réfèrent au signalement potentiellement accru des familles qui participent aux services du système de protection de l’enfance ou à la recherche dans ce domaine en raison du nombre plus élevé de professionnels qui œuvrent auprès de ces familles et peuvent déposer des rapports de violence suspectée. Ceci augmente la probabilité qu’une enquête soit déclenchée et que la violence soit confirmée dans ces familles participantes comparativement à celles qui ne participent pas aux services ou à la recherche sur la protection de l’enfance.

Contexte de la recherche

La recherche sur la maltraitance des enfants a augmenté au cours des 15 dernières années et il existe des méta-analyses et des revues de littérature sur l’efficacité des programmes de visites à domicile pour prévenir la maltraitance.10,11,12 Cependant, jusqu’à récemment, il n’y avait pas de revue systématique évaluant l’ensemble des effets des visites à domicile.7,13,14,15,16 Une initiative lancée en 2009 par le Health and Human Services (HHS) des États-Unis (NDLT : équivalent du Ministère de la santé et des services sociaux), intitulée « Home Visiting Evidence of Effectiveness (HomVEE) », a comblé cette lacune. Ce projet visait à dresser une revue systématique de la recherche sur les visites à domicile pendant la petite enfance, en portant une attention particulière à leur applicabilité pour la prévention de la maltraitance. L’objectif de la revue était d’évaluer la qualité de la littérature disponible en utilisant des méthodologies pré-spécifiées. Le HHS a utilisé les résultats de cette revue pour identifier quels modèles de programmes de visites à domicile rencontraient ses exigences en matière de démonstration de l’efficacité et ainsi guider les états dans la sélection de leurs modèles, dans le cadre d’une initiative fédérale de 1,5 milliards de dollars visant à accroître le nombre de familles et d’enfants desservis par des programmes de visites à domicile fondés empiriquement. Cette initiative financière a été mise sur pied pour améliorer l’évolution des enfants et des familles, ce qui implique notamment la réduction du taux de maltraitance des enfants et l’amélioration des pratiques parentales qui peuvent avoir un impact sur le risque de maltraitance. Les neuf modèles nationaux qui rencontraient les exigences du Health and Human Services en matière d’efficacité éprouvée en octobre 2011 étaient le Child FIRST, le Early Head Start–Home Visiting (EHS–HV), le Early Intervention Program for Adolescent Mothers (EIP), le Family Check-Up, le Healthy Families America (HFA), le Healthy Steps, le Home Instruction for Parents of Preschool Youngsters (HIPPY), le Nurse-Family Partnership (NFP) et le Parents as Teachers (PAT). En juillet 2012, lors de la complétion d’une autre série de revues de littérature dans le cadre du projet « Home Visiting Evidence of Effectiveness », il a été annoncé que trois modèles supplémentaires rencontraient également les exigences du Department of Health and Human Services en matière de démonstration de l’efficacité. Les rapports détaillés sur ces modèles sont encore à venir.17 Tel qu’expliqué plus loin, l’efficacité des neuf modèles pour lesquels une revue complète est disponible n’a pas été démontrée en matière de réduction de la maltraitance des enfants et d’amélioration des pratiques parentales.7,8 

Questions clés de la recherche

Cette revue aborde deux questions de recherche :

  1. Quels sont les résultats disponibles sur l’efficacité des visites à domicile pour réduire le taux de maltraitance des enfants?
  2. Quels sont les résultats disponibles sur l’efficacité des visites à domicile pour accroître les pratiques parentales positives qui sont associées à la réduction du risque de maltraitance?

Résultats récents de la recherche

Quels sont les résultats disponibles sur l’efficacité des visites à domicile pour réduire la maltraitance des enfants?

La revue systématique du « Home Visiting Evidence of Effectiveness » a révélé que certaines études du Healthy Families America et du Nurse-Family Partnership ont inclus des mesures des signalements corroborés de violence et de négligence envers l’enfant. Bien que, selon une étude de suivi menée lorsque les enfants ayant participé au programme ont atteint l’âge de 4 ans, le Nurse-Family Partnership n’ait aucun effet,18 une autre étude de suivi, menée 15 ans après l’inscription au programme, a révélé une réduction des rapports corroborés de maltraitance touchant les familles participantes.19 Plusieurs études du programme Healthy Families America ont été menées, mais on n’a obtenu aucun résultat démontrant que ce programme avait un effet à court terme sur le nombre de rapports corroborés de violence20,21,22,23 et aucune étude de suivi de ce programme n’a été menée à plus long terme. Une étude du Child FIRST a révélé les effets positifs de ce programme sur le besoin d’implication des services de protection de l’enfance à trois ans.24 Il existe des études du Early Head Start–Home Visiting, du Healthy Families America, du Healthy Steps et du Nurse-Family Partnership qui ont mesuré les effets de ces programmes sur les visites à l’urgence ou les visites médicales entreprises suite à des blessures ou des ingestions. Seul le Nurse-Family Partnership a démontré qu’il a effectivement des effets positifs sur ce plan.13,18,25,26

Les études du Healthy Families America qui se sont appuyées sur des questionnaires parentaux auto-rapportés pour évaluer une variété de comportements violents envers l’enfant ont obtenu des résultats contradictoires mais la plupart n’ont révélé aucun effet du programme sur ces comportements auto-rapportés. Certaines études montrent que le Healthy Families America a des impacts favorables, selon des mesures auto-rapportées par les parents qui témoignent de réductions ponctuelles de la fréquence de la négligence, des pratiques très sévères et d’autres types de violence suite au programme.8,21,22,23,27

Quels sont les résultats disponibles sur l’efficacité des visites à domicile pour accroître les facteurs de protection qui sont associés à la réduction du risque de maltraitance?

Sept des neuf modèles de programmes qui rencontrent les critères du Health and Human Services en matière de démonstration de l’efficacité ont fait l’objet d’études qui rapportent leurs impacts positifs sur des facteurs de protection tels que les pratiques parentales, la qualité des interactions parent-enfant, la sécurité dans l’environnement familial et la stimulation qui y est offerte (l’étude du programme Child FIRST n’a pas abordé ces aspects et les études du Early Intervention Program for Adolescent Mothers n’ont pas révélé d’effets du programme sur ces plans). La recherche révèle aussi que le Nurse-Family Partnership et le Parents as Teachers ont également des effets négatifs; notamment, les familles participant à ces programmes auraient moins de matériel de jeu approprié à la maison, utiliseraient des techniques disciplinaires plus sévères et accepteraient moins les comportements de l’enfant que les familles du groupe témoin. La revue du HomVEE a aussi révélé que le Early Head Start–Home Visiting a des effets positifs sur la connaissance qu’ont les parents du développement du nourrisson.8,14

Lacunes de la recherche

Bien que, dans certaines études de programmes de visites à domicile, on ait rapporté des résultats témoignant des effets de la maltraitance sur l’évolution de l’enfant et de la famille, relativement peu d’études ont utilisé des méthodes rigoureuses qui permettent de tirer des inférences causales sur l’efficacité des programmes. En fait, plusieurs études de modèles de visites à domicile qui sont plutôt axés sur l’éducation à la petite enfance n’incluent pas de mesures de la violence et de la négligence envers l’enfant; ces études investiguent plutôt les facteurs de risque et de protection présents au foyer. L’inclusion de mesures de la maltraitance dans les études pose plusieurs défis, notamment la complexité d’obtenir le consentement des familles et d’accéder aux rapports des services de protection de l’enfance de l’état, le besoin d’un suivi à la fois à court et à long terme pour évaluer les impacts du programme étudié, et le manque potentiel de fidélité et de validité des rapports des parents ou des intervenants. Comme la recherche montre que différents types de programmes de visites à domicile peuvent réduire la maltraitance et accroître les facteurs de protection dans les familles, les études dans ce domaine devraient inclure des mesures de ces deux aspects.

Les recherches rigoureuses actuellement disponibles ont été menées auprès d’échantillons de taille relativement petite, qui ne permettent pas d’évaluer l’impact des visites à domicile sur la maltraitance dans les familles de différents statuts socio-économiques et dans les différents sous-groupes raciaux/ethniques et linguistiques qui forment pourtant une proportion importante de la population. Par exemple, une revue des résultats des modèles de programmes de visites à domicile destinés aux familles amérindiennes et autochtones de l’Alaska a révélé que trois études avaient obtenu des résultats très positifs en matière d’efficacité mais qu’aucune d’entre elles n’a rapporté séparément les résultats propres à ces familles spécifiques.28

Conclusion

Les études sur l’efficacité des visites à domicile pour prévenir la maltraitance des enfants sont prometteuses à certains égards. Toutefois, considérant le nombre d’études ayant mesuré le taux de maltraitance, le risque de maltraitance ou les facteurs de protection contre la maltraitance, on trouve beaucoup plus de résultats indiquant que ces programmes n’ont aucun effet que de résultats attestant d’une réduction de la maltraitance et d’une amélioration du bien-être de l’enfant et de la famille suite à la participation à un programme. La recherche démontre aussi à quel point les preuves de l’efficacité des différents modèles de visites à domicile sont variables, ce qui rend très importante la décision du modèle choisi et implanté. Les décideurs politiques et les bailleurs de fonds, à l’échelle nationale ou locale, peuvent utiliser les résultats sur l’efficacité des programmes pour guider leurs décisions sur le(s) modèle(s) à implanter en fonction des besoins de la communauté.

Globalement, la recherche sur l’efficacité des visites à domicile pour prévenir la maltraitance des enfants pourrait être améliorée par l’utilisation de méthodes rigoureuses et de mesures appropriées, le suivi sur des périodes plus longues, l’inclusion de sous-groupes importants de la population et les rapports plus spécifiques à leur sujet. Les nouvelles études devraient recruter un nombre de participants suffisamment élevé pour être en mesure d’évaluer les impacts des programmes sur différents sous-groupes de la population et de rapporter ces impacts. Ceci améliorerait notre compréhension de ce qui fonctionne pour chaque sous-groupe de population. Une prise de décision fondée empiriquement requière des résultats de recherche de haute qualité et un investissement en recherche.

Implications pour les parents, les services et les politiques

Étant donné le nombre limité de résultats de recherche rigoureux sur l’efficacité des visites à domicile pour prévenir la maltraitance des enfants, l’utilisation d’une approche comme celle du Home Visiting Evidence of Effectiveness, qui rend les subventions de l’État conditionnelles à la qualité des résultats obtenus sur l’efficacité des programmes, pourrait potentiellement accroître à l’échelle mondiale la quantité et la qualité de la recherche sur la prévention de la maltraitance des enfants. Une recherche de meilleure qualité pourrait aussi favoriser l’utilisation des résultats de recherche par les décideurs politiques et les prestataires de services. Comme les exigences du Home Visiting Evidence of Effectiveness et du Health and Human Services en matière de démonstration de l’efficacité des programmes et l’information qui en résulte sont publiques, les chercheurs peuvent les utiliser pour accroître la rigueur de leurs évaluations. De même, les décideurs politiques peuvent exiger que des résultats de recherche guident les décisions et les politiques liées au subventionnement des programmes.29

Un indicateur potentiel de l’importance accordée aux résultats empiriques en matière d’efficacité des visites à domicile pour prévenir la maltraitance des enfants est la proportion relative de subventions nationales et locales disponibles pour des modèles fondés empiriquement comparativement à la proportion disponible pour des modèles peu ou pas fondés sur des études rigoureuses. En adoptant des modèles fondés, on s’assure que les familles recevront des interventions qui rencontrent les exigences les plus élevées en matière d’efficacité éprouvée pour la prévention de la maltraitance. Les familles et le public pourront ainsi être confiants que les programmes auxquels ils participent et qu’ils supportent par leurs impôts sont ceux qui ont le plus grand potentiel d’amélioration du bien-être des enfants et des familles.

Références

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Pour citer cet article :

Boller K. Impact des visites à domicile sur la prévention de la maltraitance des enfants. Dans: Tremblay RE, Boivin M, Peters RDeV, eds. Spiker D, Gaylor E, éds. thème. Encyclopédie sur le développement des jeunes enfants [en ligne]. http://www.enfant-encyclopedie.com/visites-domicile/selon-experts/impact-des-visites-domicile-sur-la-prevention-de-la-maltraitance-des. Publié : Septembre 2012. Consulté le 17 décembre 2017.