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Relations précoces entre pairs et impacts sur le développement des enfants

Dale F. Hay, Ph.D.

Cardiff University, Royaume Uni

Avril 2005

Introduction

Les personnes qui étudient le développement de l'enfant ont toujours attiré l’attention sur l’importance des pairs, surtout à l’adolescence, quand ils peuvent faciliter entre eux leurs comportements antisociaux. On a souvent supposé que les pairs sont moins importants pendant la petite enfance, quand les relations avec les membres de la famille sont plus influentes. Cependant, des recherches actuelles montrent clairement que même les nourrissons passent du temps avec des pairs, et que certains enfants de trois et de quatre ans ont déjà des problèmes à se faire accepter par leurs pairs. Les problèmes précoces avec les pairs ont des conséquences négatives pour le développement social et affectif ultérieur de l’enfant. Il est important d’étudier le développement précoce des relations entre pairs pour comprendre pourquoi certains enfants trouvent difficile d’établir un rapport avec leurs semblables.

Sujet

Le sujet des relations précoces entre pairs est pertinent pour les décideurs politiques et les prestataires de services dans les secteurs de l’éducation, des services sociaux et de la santé mentale. Dans les sociétés occidentales, pratiquement tous les enfants sont éduqués en compagnie de leurs pairs; dans certains pays, comme le Royaume-Uni, l’éducation prévue par la loi commence dès l’âge de quatre ans. Les relations problématiques entre pairs peuvent avoir des effets négatifs sur la transition vers l’école, avec des conséquences subséquentes sur le succès scolaire. De plus, même les nourrissons et les jeunes enfants passent souvent du temps avec des pairs quand les parents prennent des dispositions informelles avec d’autres parents ou quand ils les placent dans des centres de la petite enfance officiels.

On s’intéresse considérablement à l’impact des services préscolaires sur le développement, mais en fait, relativement peu d’études explorent la qualité des relations entre pairs dans le contexte de centres de la petite enfance. Il est particulièrement important d’étudier les relations entre pairs pour les enfants ayant besoin d’éducation spécialisée. Le principe d’intégrer les enfants aux prises avec des besoins spéciaux à la vie scolaire ordinaire est basé sur l’hypothèse selon laquelle il est salutaire pour eux de passer leur journée avec des pairs se développant normalement; cependant, si ces expériences sont très négatives, elles peuvent contrecarrer les objectifs éducatifs.

Problèmes

Il y a plusieurs problèmes importants à aborder, qui peuvent être exprimés par les questions de recherche suivantes :

  1. Quand les enfants commencent-ils à développer la capacité d’entrer en relation avec les autres enfants de leur âge?
  2. Quelles habiletés favorisent les relations précoces entre pairs?
  3. Pourquoi certains enfants sont-ils moins susceptibles d’être acceptés par leurs pairs?
  4. Les relations précoces entre pairs ont-elles un impact à long terme sur le développement de l’enfant?

Contexte de la recherche

L’information provient de divers groupes d’études. Il s’agit d’études expérimentales et observationnelles d’interactions entre les nourrissons, les jeunes enfants et leurs pairs; d’études longitudinales sur le développement social des enfants; d’études éducatives et psychosociales sur l’adaptation des enfants aux centres de la petite enfance et aux classes de maternelle; d’études sociales, psychologiques, sociométriques et éthologiques des réseaux sociaux de jeunes enfants et des relations de domination.

Résultats récents traitant de questions clés pour la recherche

  1. Quand les enfants commencent-ils à développer la capacité d’entrer en relation avec leurs pairs? La plupart des nourrissons et des jeunes enfants rencontrent régulièrement des pairs, et certains vivent des relations avec certains pairs, qui commencent à la naissance et qui durent longtemps.1 Vers l’âge de six mois, les nourrissons peuvent communiquer avec d’autres nourrissons en souriant, en touchant et en babillant. Dans la deuxième année de leur vie, ils manifestent des comportements prosociaux et agressifs avec leurs pairs, et certains jeunes enfants sont clairement plus agressifs que d’autres.1-4
  2. Quelles habiletés favorisent les relations précoces entre pairs? Bien que plusieurs chercheurs aient décrit les relations précoces entre pairs, on a accordé relativement peu d’attention aux habiletés affectives, cognitives et comportementales qui sous-tendent la capacité à interagir harmonieusement avec les pairs. J’ai suggéré que les relations précoces entre pairs dépendaient des habiletés suivantes qui se développent pendant les deux premières années de la vie : a) gérer l’attention conjointe; b) réguler les émotions; c) inhiber les impulsions; d) imiter les actions des autres; e) comprendre les relations de cause à effet; et f) la compétence linguistique.5 Les déficits de ces habiletés peuvent être compensés par l’interaction des enfants avec des adultes compétents comme leurs parents ou leur enseignant, ou par des frères et des sœurs tolérants; cependant, les pairs qui sont aussi en train de développer graduellement ces habiletés pourraient être moins indulgents, l’environnement des pairs pourrait donc représenter un grand défi. Les enfants ayant des troubles de développement et dont les habiletés d’attention conjointe6 et d’imitation sont restreintes,7 ainsi que ceux ayant un vocabulaire limité2 peuvent être particulièrement à risque. Ceci peut expliquer les relations problématiques entre pairs dans des classes préscolaires qui intègrent les enfants avec des besoins spéciaux.8
  3. Pourquoi les jeunes enfants acceptent certains pairs et en rejettent d’autres? Énormément de recherches sur les relations entre pairs dans la petite enfance ont utilisé des méthodes sociométriques, dans lesquelles les enfants nomment les pairs qu’ils aiment et (parfois) qu’ils n’aiment pas. Ces méthodes montrent que certains enfants sont acceptés par leurs pairs alors que d’autres sont activement rejetés ou ignorés. L’acceptation des pairs est influencée par plusieurs facteurs dans la vie d’un enfant, comme ses relations à la maison avec ses parents et ses frères et sœurs, les relations entre les parents et les niveaux de soutien social de la famille.5 Cependant, l’acceptation des pairs est plus directement touchée par le comportement de l’enfant. Les études montrent que les enfants très agressifs ne sont pas acceptés par leurs pairs, mais cela dépend du sexe de l’enfant.10 De plus, c’est peut-être vraiment l’absence de comportement prosocial et non la présence d’agressivité qui favorise le rejet des pairs.11,12 Dans certaines circonstances, le comportement agressif est positivement associé à la compétence sociale.13 Les enfants timides ont aussi des problèmes à se faire accepter par leurs pairs. La timidité pendant la petite enfance a été liée au caractère de l’enfant, aux réactions affectives antérieures vis-à-vis de situations nouvelles et aux relations d’attachement; les enfants timides d’âge préscolaire sont plus susceptibles que les autres d’avoir des mères souffrant de phobie sociale.14-16
  4. Les relations précoces entre pairs ont-elles un impact à long terme sur le développement des enfants? Il existe des liens évidents entre les relations très précoces entre pairs et celles qui se produisent plus tard dans l’enfance. Par exemple, les jeunes enfants qui pouvaient participer à des jeux complexes avec leurs pairs étaient plus capables d’échanger avec d’autres enfants pendant les années préscolaires et au milieu de l’enfance.17 L’acceptation des pairs dans la petite enfance est un prédicteur des relations ultérieures entre pairs. Les enfants qui n’avaient pas d’amis en maternelle ont continué à avoir des difficultés avec leurs pairs à 10 ans.18 Cependant, on ne sait pas si les problèmes précoces avec les pairs causent réellement des problèmes ultérieurs, ou si les deux sont occasionnés par d’autres facteurs de risque à la maison et à l’école et par les tendances comportementales et les habiletés déficientes qui rendent difficile l’acceptation par un pair. Cependant, les racines du rejet se trouvent dans les premières années de l’enfance, et le rejet des pairs est associé à une sous-performance éducative, même quand plusieurs autres influences causales sont prises en compte.19 En d’autres termes, le fait d’avoir des amis pendant la petite enfance semble protéger les enfants contre le développement de problèmes psychologiques plus tard dans l’enfance.19

Conclusions

Les pairs jouent un rôle important dans la vie de l’enfant, à des étapes plus précoces du développement que nous le pensions. Les expériences dans les deux ou trois premières années de la vie ont des répercussions sur l’acceptation de l’enfant par ses camarades en maternelle et au cours des années scolaires ultérieures. Les enfants qui sont compétents avec leurs pairs quand ils sont jeunes et ceux qui font preuve de comportement prosocial sont particulièrement susceptibles d’être acceptés par leurs pairs. Les enfants agressifs sont souvent rejetés, bien que l’agressivité n’exclue pas toujours l’acceptation des pairs. Il est clair que les relations entre pairs posent des défis spéciaux aux enfants ayant des troubles et à ceux qui n’ont pas les habiletés affectives, cognitives et comportementales qui sous-tendent l’interaction harmonieuse. Pour les enfants ayant des problèmes comportementaux et affectifs précoces, le risque est exacerbé par le rejet qu’ils subissent de la part des pairs. Inversement, les amitiés et les relations précoces positives avec les pairs semblent protéger les enfants contre des problèmes psychologiques ultérieurs.

Implications pour les décideurs politiques et les prestataires de services L’information que nous venons de recenser conteste les croyances de longue date en ce qui à trait à l’importance des pairs dans le développement précoce. Bien que nous ayons cru que les pairs commençaient à influencer les enfants pendant les premières années d’école et à l’adolescence, il semble désormais possible que les interactions très précoces entre pairs à la maison et dans des milieux préscolaires puissent préparer le terrain pour des problèmes ultérieurs. En même temps, ces résultats suggèrent qu’il est possible d’agir tôt pour prévenir les problèmes. Étant donné que l’acceptation des pairs est associée à une meilleure adaptation psychologique et à une meilleure réussite scolaire, les programmes qui soutiennent la compétence précoce avec les pairs ont des répercussions pour les politiques en éducation et en santé mentale. Les résultats permettent aussi de poser des questions intéressantes sur les politiques d’intégration des enfants ayant des besoins éducatifs spéciaux dans les classes ordinaires. Les problèmes remarqués dans ces classes au préscolaire peuvent provenir des déficits sous-jacents dont on pourrait s’occuper directement. Il est donc important que les décideurs politiques et les prestataires de services envisagent des façons de faciliter les relations positives des enfants avec leurs pairs.

Références

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Pour citer cet article :

Hay DF. Relations précoces entre pairs et impacts sur le développement des enfants. Dans: Tremblay RE, Boivin M, Peters RDeV, eds. Boivin M, éd. thème. Encyclopédie sur le développement des jeunes enfants [en ligne]. http://www.enfant-encyclopedie.com/relations-entre-pairs/selon-experts/relations-precoces-entre-pairs-et-impacts-sur-le-developpement. Publié : Avril 2005. Consulté le 13 octobre 2019.