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Promotion des relations entre pairs chez les jeunes enfants : commentaires sur Odom, Manz et McWayne, Bierman et Erath

Michael J. Guralnick, Ph.D.

University of Washington, États-Unis

Février 2005

Introduction

L’établissement de relations avec les pairs constitue une des plus importantes et des plus difficiles tâches développementales de la  petite enfance. Ces relations ne contribuent pas seulement au bien-être interpersonnel d’aujourd’hui et de demain, mais favorisent aussi d’autres aspects du développement.1 Les enfants doivent faire appel à toutes leurs ressources développementales pour établir les processus d’information sociale et de régulation des émotions qui leur permettent d’être  socialement compétents avec leurs pairs.2 Pourtant, cette tâche développementale est très vulnérable aux perturbations. Les perturbations dans tous les domaines développementaux (par exemple les domaines cognitifs et affectifs) ou les circonstances familiales difficiles (par exemple la pauvreté, la dépression maternelle) sont susceptibles d’influencer les processus visés et d’interférer avec le bon développement de la compétence sociale avec les pairs, et ensuite, d’avoir un impact négatif sur la qualité des relations avec ces derniers.3 Contrairement aux parents et à d’autres adultes qui apportent leur soutien, le fait que les pairs de l’enfant détectent facilement les difficultés de compétence sociale chez les autres et qu’ils y réagissent en conséquence (par le rejet, l’ignorance ou l’évitement) peut créer un cycle de relations difficiles pour les enfants vulnérables. Le défi dans notre domaine consiste à comprendre les forces diverses et complexes qui influencent les compétences sociales avec les pairs et à utiliser ces connaissances pour développer des programmes d’intervention et de prévention appropriés.

Tous les auteurs des articles traitant des relations entre pairs ont présenté des perspectives importantes sur cette question. Manz et McWayne se concentrent sur les problèmes particuliers des enfants issus de familles à faibles revenus; Bierman et Erath nous informent sur différents modèles de programmes visant à favoriser le développement socio-affectif et Odom examine les défis particuliers des jeunes enfants aux prises avec des déficiences. Pris ensemble, ces articles constituent un résumé sérieux et très actuel des relations entre pairs chez les jeunes enfants, et encouragent les spécialistes du domaine à s’intéresser à ce problème complexe.

Recherche et conclusions

Dans leur article sur les interventions visant à améliorer les relations entre les pairs chez les enfants issus de familles à faibles revenus, Manz et McWayne avancent un argument irréfutable sommant d’accorder une grande priorité à ce domaine du développement. Elles précisent aussi  avec justesse les échecs de plusieurs efforts d’intervention, d’orientation didactique ou plus cognitive, à produire les effets désirés. Elles mentionnent notamment que l’amélioration des habiletés sociales n’a pu être reproduite dans des contextes différents et plus naturels.

Manz et McWayne suggèrent qu’on peut améliorer la situation de plusieurs enfants d’âge préscolaire de familles à faibles revenus en créant des interventions plus sensibilisées au contexte culturel et aux buts de ces enfants. C’est un fait important, rarement pris en considération dans ce domaine. Elles suggèrent aussi une combinaison de partenariats entre des individus clés (par exemple les parents) afin de créer des approches d’intervention culturellement significatives. Le recours judicieux aux enfants ayant davantage d’habiletés peut aussi être valable. Leur suggestion d’inclure les familles est importante, surtout étant donné les connaissances croissantes sur les liens entre la famille et les pairs.4 Les premiers résultats soutiennent leur position.

Cependant, quand les interventions incluant des pairs ayant plus d’habiletés sociales se déroulent dans des contextes naturels, il faut faire en sorte de ne pas créer une relation artificielle entre les enfants, qui pourrait être incompatible avec la nature égalitaire des relations entre les pairs.5,6 De plus, pour ajouter à  cette approche, il est important de prendre en considération les besoins de ces jeunes enfants de familles à faibles revenus dans le cadre d’un contexte développemental et écologique plus large. Les groupes de caractéristiques familiales peuvent augmenter le risque de manque de relations entre les pairs en créant des stresseurs non essentiels au développement dans ce domaine.3 Des évaluations critiques peuvent identifier ces stresseurs et conduire au développement d’interventions complètes auprès des familles, de la communauté et des enfants.

L’article de Bierman et Erath encourage ce domaine d’emploi à penser sommairement aux programmes visant à promouvoir le développement socio-affectif des enfants d’âge préscolaire. Les auteurs font une distinction importante entre les programmes universels destinés à tous les enfants qui visent à promouvoir les compétences socio-affectives et ceux qui sont destinés aux enfants à risque ou à ceux qui manifestent déjà des problèmes de cet ordre. Les programmes universels et ceux qui ciblent les enfants à risque de problèmes socio-affectifs sont de nature préventive, alors que ceux qui sont centrés sur les enfants manifestant déjà des problèmes de relations avec leurs pairs sont mieux conçus dans le cadre d’une intervention précoce. Il est clair que cette suggestion organisationnelle significative présente un défi majeur pour nos services éducatifs et pour ceux qui y sont reliés. Les coûts et les avantages de la mise en place des programmes universels doivent être analysés, et les facteurs de risque doivent être soigneusement déterminés, à la fois sur les plans culturel et développemental.7

Comme le précisent ces auteurs, de nombreuses questions de recherche qui pourraient  informer la pratique clinique et éducative restent sans réponse. Des recherches importantes en ce qui concerne l’intervention sur l’agressivité et sur le rejet par les pairs ont été effectuées,8 mais on a grandement besoin d’essais cliniques aléatoires supplémentaires, surtout pour les interventions préventives axées sur de jeunes enfants.9 C’est aussi vrai pour les enfants dont les problèmes de compétence avec les pairs sont moins apparents, tels les enfants au caractère renfermé d’âge préscolaire. Encore une fois, les questions clés touchent la généralisation des résultats et l’importance de programmes complets, y compris ceux qui incluent les parents.

L’article d’Odom nous oriente sérieusement vers les nombreux problèmes des enfants aux prises avec des handicaps lorsqu’il s’agit de développer les habiletés et les compétences sociales appropriées et de bâtir des amitiés. Une des remarques importantes de cet auteur est que dans notre domaine, il est essentiel de reconnaître l’immense diversité de ce groupe d’enfants pour lesquels on a identifié des déficiences. Afin de comprendre cette variabilité, il faut porter attention aux programmes centrés sur des sous-groupes d’enfants soigneusement identifiés. Pourtant, l’absence d’essais cliniques aléatoires pour ces sous-groupes et les limites inhérentes aux modèles de recherche à sujet unique dans ce domaine rendent difficile d’établir, pour l’instant, des conclusions relatives à l’efficacité de cette recherche. Néanmoins, comme l’indique Odom, il y a de nombreux résultats encourageants. L’auteur suggère aussi que les interventions visant à promouvoir les compétences avec les pairs et à soutenir les amitiés se déroulent mieux dans le cadre de programmes inclusifs. C’est logique d’un point de vue philosophique, et cela reflète aussi le fait que les enfants qui se développent normalement sont capables de stimuler un niveau plus élevé d’interaction sociale chez les enfants ayant des handicaps.10 Cependant, l’amélioration des compétences sociales reliées aux pairs chez ces jeunes enfants aux prises avec des déficiences (contrairement à l’augmentation de leurs niveaux d’interaction sociale) a aussi été plus difficile à atteindre.

Une orientation développementale et écologique plus large pourrait bien être nécessaire pour le nombre important d’enfants aux prises avec des déficiences et qui connaissent des problèmes de compétence avec les pairs. Une base de connaissances tirées de la science développementale du développement normatif et de la science développementale du risque et de la déficience existe désormais et permet des essais cliniques aléatoires significatifs pour des sous-groupes d’enfants ayant des déficiences. Les données préliminaires suggèrent qu’une telle approche est faisable et valable.11

Implications pour le développement et pour les services

Les auteurs de ces trois articles sur les relations des enfants avec les pairs ont accompli un travail magistral en mettant en lumière l’importance de ce domaine du développement dans les vies des enfants, les nombreux problèmes rencontrés par les jeunes enfants dans le développement de compétences qui leur permettent d’établir des relations significatives avec leurs pairs, et les perspectives de conception et de mise sur pied de programmes efficaces de prévention et d’intervention. Cette prise de conscience clarifie très bien le fait que notre domaine doit consacrer beaucoup plus de ressources matérielles et intellectuelles à cet aspect du développement. Les litiges importants doivent être abordés afin de concevoir des programmes communautaires valables du point de vue de la prévention, ainsi que des programmes plus intensifs pour ceux qui manifestent des difficultés d’interaction avec les pairs. Les problèmes de mesures, d’identification des enfants à risque, de devis de programmes et de mise en place sont nombreux, tout comme les multiples problèmes pratiques et ceux qui concernent les ressources existantes afin d’intégrer ces programmes dans le système destiné à la petite enfance. Une sensibilisation du rôle critique des familles présente un défi supplémentaire, tout comme la polyvalence est un élément essentiel du succès.

Par conséquent, les systèmes de services peuvent bénéficier de l’établissement d’un cadre développemental général applicable aux enfants avec ou sans déficiences, qui reconnaît totalement les vastes influences écologiques sur les relations des enfants avec les pairs, les processus d’information sociale et de régulation affective pertinents. Dans ce cadre, les questions importantes de recherche peuvent être traitées en utilisant plusieurs méthodologies qui entraîneront en définitive des programmes d’intervention et de prévention réalistes et efficaces pour promouvoir les relations des enfants avec leurs pairs.

Références

  1. Rubin KH, Coplan RJ, Nelson LJ, Cheah CSL, Lagace-Seguin DG. Peer relationships in childhood. In: Bornstein MH, Lamb ME, eds.  Developmental psychology: An advanced textbook.4th ed. Mahwah, NJ: Lawrence Erlbaum Associates; 1999:451-501.
  2. Guralnick MJ.  Family and child influences on the peer-related social competence of young children with developmental delays. Mental Retardation & Developmental Disabilities Research Reviews 1999;5(1):21-29.
  3. Guralnick MJ, Neville B. Designing early intervention programs to promote children's social competence. In: Guralnick MJ, ed. The effectiveness of early intervention. Baltimore, Md: P.H. Brookes; 1997:579-610.
  4. Ladd GW, Pettit GS. Parenting and the development of children's peer relationships. In: Bornstein MH, ed. Practical issues in parenting. 2nd ed.  Mahwah, NJ: Lawrence Erlbaum Associates; 2002:269-309. Handbook of parenting; vol 5.
  5. Hartup WW, Sancilio MF. Children's friendships. In: Schopler E, Mesibov GB, eds. Social behavior in autism.New York, NY: Plenum Press; 1986:61-79.
  6. Hartup WW. The company they keep: Friendships and their developmental significance. Child Development 1996;67(1):1-13.
  7. Bennett KJ, Lipman EL, Racine Y, Offord DR. Do measures of externalising behaviour in normal populations predict later outcome?: Implications for targeted interventions to prevent conduct disorder. Journal of Child Psychology & Psychiatry & Allied Disciplines 1998;39(8):1059-1070.
  8. Bierman KL. Peer rejection: developmental processes and intervention strategies. New York, NY: Guilford Press; 2004.
  9. Domitrovich CE, Greenberg MT. Preventive interventions with young children: Building on the foundation of early intervention programs. Early Education and Development 2004;15(4):365-370.
  10. Guralnick MJ, Connor RT, Hammond, M, Gottman JM, Kinnish K. Immediate effects of mainstreamed settings on the social interactions and social integration of preschool children. American Journal on Mental Retardation 1996;100(4):359-377.
  11. Guralnick MJ, Connor RT, Neville B, Hammond MA. Promoting the peer-related social development of young mildly delayed children: Effectiveness of a comprehensive intervention. Sous évaluation.

Pour citer cet article :

Guralnick MJ. Promotion des relations entre pairs chez les jeunes enfants : commentaires sur Odom, Manz et McWayne, Bierman et Erath. Dans: Tremblay RE, Boivin M, Peters RDeV, eds. Boivin M, éd. thème. Encyclopédie sur le développement des jeunes enfants [en ligne]. http://www.enfant-encyclopedie.com/relations-entre-pairs/selon-experts/promotion-des-relations-entre-pairs-chez-les-jeunes-enfants. Publié : Février 2005. Consulté le 17 juin 2019.