Nandita Chaudhary, Ph.D., Mila Tuli, Ph.D., Sakshi Sharda, Ph.D. Chercheuse universitaire

University of Delhi, Inde

Octobre 2015

Introduction

Bien que l’on s’intéresse de plus en plus aux pères dans la recherche sur le développement, la centralité des mères est restée largement incontestée. Dans plusieurs milieux culturels, les enfants grandissent en contact étroit avec plusieurs dispensateurs de soins dans leur famille et leur communauté, mais le rôle de ces individus est également beaucoup moins abordé dans les études sur le développement. Dans divers contextes écologiques, on a presque toujours présumé que le rôle du père est d’abord celui du pourvoyeur. 

L’implication du père dans la famille, au-delà de ce rôle de pourvoyeur, a varié historiquement selon les traditions socio-culturelles et les choix personnels, de sorte qu’il existe plusieurs niveaux d’implication paternelle et plusieurs trajectoires d’influence paternelle sur la progéniture en développement.1 La plupart de nos croyances sur la participation du père aux soins de l’enfant proviennent de sociétés où la monogamie prévaut; mais, encore là, les couples monogames n’y sont pas toujours durables.2 Dans les cultures non-industrialisées, la monogamie ne caractérise que 17 % des foyers, la polygynie étant la forme d’union la plus fréquemment rencontrée.3 Étant donné cette diversité historique et culturelle dans les formes de mariage et de famille, il devient essentiel d’élargir notre cadre de référence pour comprendre le rôle du parent masculin dans la vie des enfants. 

L’étude des autres espèces révèle que les limitations biologiques n’ont pas empêché les parents masculins, chez les insectes, oiseaux et mammifères, de devenir fortement impliqués dans la tâche d’alimenter la progéniture. Cette tâche est l’une des activités parmi d’autres (par exemple, protéger les petits) qui facilitent le succès de la reproduction. Chez les humains, le rôle de la mère est défini clairement dans toutes les cultures : c’est la principale dispensatrice des soins. Les attentes envers les hommes qui deviennent pères ont été plus variables. Au fil du temps, plusieurs attentes envers les rôles traditionnels ont été remises en question et modifiées pour convenir à des besoins économiques, sociaux et culturels changeants. Bien qu’un nombre croissant de femmes occupent un emploi à l’extérieur du foyer, elles continuent d’assumer leur rôle de principale dispensatrice de soins, responsable du foyer. De leur côté, les hommes sont de plus en plus nombreux à dépasser leur rôle traditionnel pour participer aux soins et à l’éducation des enfants. Ainsi, de nos jours, les idéaux et les pratiques en matière de rôle paternel sont plus débattus et plus variables que ceux relatifs au rôle maternel, et ils subissent une transition plus importante que ceux-ci.4 

Sujet

Pour comprendre les besoins changeants des familles et leurs implications pour les enfants, il devient essentiel de revoir le rôle du père dans les soins et la socialisation des enfants. La recherche auprès de différentes espèces met en lumière la variabilité du niveau d’implication du parent masculin, qui va de l’absence complète à une présence intensivement impliquée dans l’alimentation de la progéniture (par ex., par régurgitation). Les études anthropologiques indiquent aussi une proximité étroite et une grande implication des pères dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs.5 Il est essentiel d’examiner la portée de différents niveaux d’implication et d’investissement paternels pour mieux comprendre l’histoire et la culture de la paternité. 

Problèmes

La diversité de situations dans lesquelles la paternité se construit aujourd’hui crée de multiples positions à partir desquelles les pères peuvent assumer leurs responsabilités envers les membres de la famille. Les exigences écologiques, économiques, sociales et culturelles doivent être examinées avec une compréhension renouvelée et nuancée des pères (les hommes), du « paternage » (les actions du père comme parent) et de la paternité (les conceptions et croyances).4 En comparaison avec la diversité des expériences de la paternité telles qu’elles sont réellement vécues dans le monde, la compréhension académique de la paternité en psychologie du développement reste plutôt mal éclairée, reflétant surtout la réalité des parents blancs et éduqués de la classe moyenne en Europe et aux États-Unis. Des critiques similaires sur notre analyse des mères ont aussi été émises.6 

Contexte de la recherche

Les traditions et les croyances culturelles guident le rôle, le positionnement et l’implication des pères dans la famille. Dans la plupart des parties du monde, l’identité d’un enfant est intrinsèquement liée à celle de son père, bien que de petits ilots de communautés matrilinéaires contrastent avec cette tendance généralisée. Dans plusieurs pays, le rôle biologique des hommes est considéré comme plus important que leur rôle social et culturel de père. La nature et le degré de l’implication du père dépendent des activités économiques et des pratiques culturelles, notamment des formes de mariage et de cohabitation, de la proximité entre les époux, de la coopération et de la contribution à la subsistance, du niveau de richesse matérielle7 et de la présence d’autres membres de la famille. Les modèles évoluent en fonction des rôles et des relations écologiques et historiques au sein des cultures. Dans différents contextes socioculturels, les pères peuvent être autoritaires, attentionnés, bienveillants, affectueux, distants ou complètement détachés.8 Entre ces thèmes guidés par la société et des lignes directrices construites au fil de l’histoire, les pères continuent de mener leur vie partout dans le monde, s’acquittant de leurs responsabilités envers les membres de leur famille avec un degré variable d’engagement et de responsabilité officielle. Récemment, l’État a fait son entrée comme intervenant important dans les relations familiales (par exemple, les soins et l’éducation des enfants font maintenant l’objet de politiques dans les pays scandinaves); cette avancée a mis l’accent sur la participation du père à la vie des enfants.

Questions clés de la recherche

Les études familiales contemporaines nécessitent une exploration approfondie et plus détaillée de l’expérience et de l’évolution de la paternité. Tout l’éventail des différents types de recherches pourrait apporter un éclairage utile sur la paternité, des études démographiques à grande échelle sur la vie familiale aux études de cas individuelles sur un père donné. Certaines questions clés sont énumérées ci-dessous :

  • Quelles sont les conceptions universelles et variables de la paternité?
  • Quels sont les rôles et les relations des pères dans différentes sociétés?
  • Comment se décrit l’expérience subjective des pères dans diverses cultures?
  • Que peut-on apprendre des rapports ethnographiques sur les pères obtenus dans différents contextes écologiques?
  • Quels sont les modèles d’implication du père auprès de l’enfant dans différentes cultures?
  • Comment la présence ou l’absence du père dans le monde moderne a-t-elle changé avec les progrès technologiques et le réseautage social?

Résultats de recherche récents

Aujourd’hui, dans différentes parties du monde, plusieurs pères dépassent leur rôle de pourvoyeur pour s’impliquer plus activement dans les soins et l’éducation des enfants. Les changements dans les attitudes, l’emploi du temps, les tendances et les médias ont soutenu et même initié certaines de ces transformations. En tant que dispensateurs de soins, les pères éduquent, soignent, nourrissent, lavent et protègent activement les enfants. Ces tendances impliquent une plus grande négociabilité dans les rôles parentaux au sein des familles de différentes communautés culturelles. Cela dit, des pays tels que la Russie8 et le Brésil rapportent une forte résistance à tout changement dans les rôles traditionnels des hommes et des femmes; et au Royaume-Uni,9 le père « moderne » est plus un idéal qu’une réalité. En Inde, en Afrique du Sud et en Russie, où d’autres membres de la famille, comme la grand-mère, sont disponibles pour les soins et l’éducation des enfants, le rôle du père a changé plus lentement. Une étude internationale a montré que, malgré une augmentation de la participation des pères aux soins et à l’éducation des enfants dans les familles éduquées, la mère en détient encore la responsabilité principale.10  

La recherche menée aux États-Unis, au Brésil et en Australie décrit le rôle essentiel des pères dans la vie de leurs enfants. Par exemple, on a mis l’accent sur leur contribution masculine unique11 au développement de la personnalité et au développement social des enfants. Cependant, il n’est pas certain que l’importance du père dans le développement de l’enfant fasse l’objet d’une croyance universelle. Les statuts économiques variables, la précarité financière et les exigences des emplois ont donné naissance au phénomène des « pères flottants »,12 qui émigrent pour trouver un emploi et sont donc fréquemment absents du foyer familial. Parfois, la séparation physique13 et même sociale entre la vie des hommes et celle des femmes et des enfants est caractéristique de la vie de famille.14 Comme le rapporte une étude brésilienne, le monde adulte avec lequel les enfants interagissent est largement un monde féminin.15 

Les croyances des pères sur leurs rôles et sur les attentes à leur égard sont principalement reliées à la sécurité, tant physique que matérielle. Leur expérience subjective inclut la responsabilité d’offrir des opportunités et de guider l’enfant, et celle d’exprimer leur proximité affective.16 Cependant, la recherche empirique met rarement l’accent sur la « qualité » de l’expérience du rôle paternel. La paternité en tant qu’expérience de vie est un nouveau thème prôné dans les pays comme le Brésil, où l’on met l’accent sur le rôle du père comme dispensateur de soins aimant, affectueux, attentionné et responsable. Par exemple, les garçons qui socialisent sont encouragés à développer des relations empathiques au lieu d’entrer en compétition entre eux pour gagner de l’autorité dans le groupe.15 De tels efforts proactifs sont aussi rapportés dans d’autres régions du monde.4,17 

La recherche s’étend parfois au-delà du père biologique vivant à la maison pour étudier le rôle du père dans diverses circonstances. La paternité multiple est un phénomène observé dans plusieurs pays. Cependant, ce concept peut être interprété différemment d’une culture à l’autre, parce que le rôle du père est sanctionné par la société. Des frontières familiales flexibles, telles qu’on les retrouve en Inde ou au Bangladesh, permettent à d’autres membres de la famille de s’impliquer dans les soins et l’éducation des enfants.18,19 Là où les relations maritales sont fragiles, les foyers recomposés émergent et évoluent alors que les parents se séparent ou s’engagent dans une autre union; dans ce contexte, les beaux-pères et les pères ne vivant pas avec leurs enfants sont impliqués dans les soins et l’éducation de ceux-ci. En Australie, on remarque que des hommes ont pris le rôle de « pères sociaux » pour les enfants d’autres hommes, car, d’une part, le mariage est moins fréquent qu’auparavant et, d’autre part, plusieurs hommes vieillissent sans avoir eu d’enfants eux-mêmes.20 Dans le sud de l’Afrique, où le taux de fécondité est élevé et les enfants nombreux, les parents biologiques ont moins d’interactions avec leurs enfants. Les enfants trouvent plutôt de « multiples pères » en leurs oncles, car il s’agit d’une attente envers le rôle des hommes.14 

Lacunes de la recherche

La paternité est une expérience importante pour la vie familiale, le développement personnel et les dynamiques sociales. Une autre tendance récente est observée chez les jeunes célibataires, et même chez les jeunes couples : celle de ne pas avoir d’enfants. Auparavant, ceci résultait généralement d’une condition médicale quelconque, mais ce n’est plus le cas. Un nombre croissant de jeunes gens dans les pays industrialisés choisissent de ne pas avoir d’enfants. Pourquoi la perspective de devenir parent est-elle devenue si intimidante pour eux? L’une des plus importantes énigmes des tendances démographiques est liée à la fécondité. Pourquoi les populations les plus pauvres de la planète ont-elles les taux de fécondité les plus élevés? Bien que certains spéculent sur ces mystères,21 ils sont loin d’être résolus et la question de la fécondité reste un domaine d’investigation pour la recherche future. D’autres domaines d’intérêt n’ont pas été suffisamment étudiés, notamment :

  1. Les variations culturelles dans les relations père-enfant tout au long de la vie.
  2. Les études ethnographiques sur la dynamique des interactions père-enfant et sur la paternité en tant qu’expérience de vie.
  3. L’impact de la migration sur la paternité, tant au niveau individuel que familial, dans différents contextes; par exemple, les études en contexte de diaspora.  

Conclusion

La paternité est un domaine d’étude clé pour approfondir notre connaissance de la vie familiale chez l’humain et de son évolution future. À cette fin, il est essentiel d’en connaître davantage sur la manière dont les sociétés ont organisé les rôles parentaux et le rôle paternel. Nous avons recueilli de l’information sur les pères dans divers contextes culturels et pendant différentes périodes de l’histoire de l’humanité. Ceci nous permet de dépasser notre propre façon de faire les choses et d’élargir notre compréhension des rôles et relations paternels. La recherche dans ce domaine doit suivre l’évolution des processus sociaux, tout en reconnaissant les modèles stables de soins et d’éducation des enfants. Dans cet article, nous avons fourni un aperçu de la recherche menée dans différentes parties du monde pour élaborer sur une variété d’expériences et d’expressions de la paternité. Cependant, beaucoup plus de travail devra être accompli dans ce domaine, avec une approche adaptée et instructive.22 L’adaptation est centrale à l’expérience humaine et la diversité a été une caractéristique essentielle de la survie d’entités biologiques; des constats similaires doivent être transposés aux processus culturels. Meilleure sera la capacité d’adaptation de l’espèce humaine, mieux elle pourra s’adapter et survivre dans de nouvelles conditions physiques et culturelles. À cette fin, il est central de rester informé sur la diversité et réceptif à celle-ci. 

Implications pour les parents, les services et les politiques

Les pères doivent mieux comprendre leur responsabilité de contribuer à une union stable, au maintien d’une résidence symbolique et à des interactions significatives pour le bien-être des enfants. Les services aux parents devraient assurer la défense des droits du père. Les états, comme les familles, devraient faire évoluer leur conception du rôle complémentaire joué par le père vers celle d’un rôle crucial dans le développement de l’enfant. Les politiques sociales et économiques devraient mettre en lumière le fait que les pères sont des agents centraux du bien-être familial

Références

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Pour citer cet article :

Chaudhary N, Tuli M, Sharda S. Les pères. Dans: Tremblay RE, Boivin M, Peters RDeV, eds. Roopnarine JL, éd. thème. Encyclopédie sur le développement des jeunes enfants [en ligne]. http://www.enfant-encyclopedie.com/pere-paternite/selon-experts/les-peres. Publié : Octobre 2015. Consulté le 21 avril 2019.