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L’impact du faible revenu (ou de la pauvreté) en période prénatale et en début de période postnatale sur le développement psychosocial des enfants

Greg J. Duncan, Ph.D., Katherine A. Magnuson, Ph.D.

Northwestern University, États-Unis

Août 2007, 2e éd.

Introduction

Un grand nombre de femmes enceintes et de mères qui viennent d’accoucher ne disposent que d’un revenu familial faible. Leurs enfants tendent à avoir plus de problèmes de comportement et à se livrer à moins de comportements prosociaux que ceux nés de mères dont les revenus familiaux sont plus élevés.1-13 Il est donc essentiel, tant du point de vue scientifique que politique, que l’on cherche à déterminer dans quelle mesure et de quelles manières les écarts de revenu peuvent causer ce genre de difficultés chez les enfants.

Objet

Les problèmes de comportement chez les enfants sont coûteux pour les familles et pour la société. Comme les politiques fiscales et les programmes de transfert de revenus (c.-à-d. les allocations familiales) constituent des moyens efficaces de modifier le revenu familial, il est important de déterminer si la faiblesse du revenu familial est en soi une cause des problèmes psychosociaux des enfants.

Problèmes

Parmi les problèmes méthodologiques des études sur cette question, mentionnons :

  1. la distinction entre le revenu familial et d’autres aspects du statut socioéconomique des familles, tel que le niveau de scolarité des parents;
  2. la détermination du degré de causalité qui peut exister dans l’association entre le revenu familial et les issues du développement psychosocial chez les enfants ; et
  3. la détermination des mécanismes d’action du revenu sur les impacts psychosociaux.

Ce domaine de recherche soulève une question politique clé, à savoir si les mesures de redistribution des revenus des familles les plus riches vers les moins riches offrent un meilleur rapport coût-efficacité que les programmes d’intervention visant à prévenir ou à traiter les problèmes psychosociaux.

Contexte de la recherche

Les liens entre le revenu familial et ses impacts sur le comportement des enfants ont été examinés à l’aide de données transversales et longitudinales.1-13 Comme il peut varier d’une année à l’autre,14 les données longitudinales sur le revenu familial pendant la période prénatale ou au début de la période postnatale et ses impacts psychosociaux sur les enfants constituent une base considérablement plus solide pour la formulation d’inférences causales que les études transversales, qui font le lien entre les revenus familiaux concomitants et les impacts psychosociaux chez les enfants. De plus, les études qui comportent des contrôles statistiques des facteurs de confusion familiaux (tels que la structure familiale) donnent de meilleures estimations causales que les autres. Enfin, on a, dans un nombre restreint d’études expérimentales, manipulé les facteurs économiques familiaux en procédant à une répartition aléatoire des familles selon divers régimes d’aide sociale.15

Principales questions d’intérêt pour la recherche

  1. Le revenu familial en période prénatale ou en début de période postnatale a-t-il des impacts psychosociaux sur les enfants?
  2. Si tel est le cas, quelles sont les mécanismes d’action de tels impacts?

Résultats des études récentes

Lorsqu’on définit la pauvreté en fonction du revenu, on compare le revenu total d’un ménage (provenant du travail, des prestations d’aide sociale, des parents et de toute autre source) à un niveau-seuil qui varie selon la taille de la famille, l’inflation, et,  dans certaines définitions  à des critères généraux qui déterminent, dans une société, les différents niveaux de vie. Une importante minorité de familles entrent et sortent de la catégorie des familles pauvres chaque année. Le chômage, le divorce et d’autres situations fâcheuses font diminuer les revenus et plongent les familles dans la pauvreté. La ré-embauche, le mariage et d’autres événements positifs font augmenter les revenus familiaux et font basculer les familles de l’autre côté du seuil de la pauvreté.16 En raison de son instabilité, le revenu est un élément particulier de la situation socioéconomique d’un ménage; il s’agit d’une réalité qui n’est pas bien représentée dans les mesures basées sur la profession ou sur le niveau de scolarité qui sont souvent employées dans les études psychologiques. Malheureusement, on dispose de très peu d’études longitudinales sur le développement des jeunes enfants qui comportent des mesures du revenu familial de bonne qualité.

a) Études corrélationnelles

Les études sur les jeunes enfants indiquent que le faible revenu familial et la pauvreté sont associés à un éventail d’impacts psychosociaux.1-13 Jusqu’à maintenant, la majorité des études se sont intéressées aux incidences du revenu sur les comportements problématiques1-3,5-13 plutôt que sur les comportements positifs.2,4-5,8 Certaines données laissent supposer, toutefois, que le revenu est associé aux deux types de comportement chez les jeunes enfants.2,4-5

Le faible revenu familial pendant la jeune enfance a été associé à un attachement comparativement moins sécurisant,4 à de plus hauts niveaux d’humeur négative et d’inattention,5 et à de plus petits indices de comportements prosociaux chez les enfants.2 Le lien entre le faible revenu familial et les problèmes de comportement chez les jeunes enfants a été répliqué dans plusieurs ensembles de données avec des mesures de résultats différentes, dont des rapports parentaux sur les comportements d’externalisation et d’internalisation des enfants,1-3,7-9,11-12 des rapports des enseignants sur leurs problèmes de comportement10 de même que des évaluations basées sur des entrevues diagnostiques.

Les preuves d’une association entre le faible revenu de la famille et les problèmes de comportement des enfants sont généralement minces. Par exemple, une étude a conclu qu’un enfant dont la famille dispose de faibles revenus entre le moment de sa naissance et sa cinquième année de vie a 30 % plus de chances d’avoir des problèmes de comportement signalés par les parents que celui issu d’une famille dont les revenus n’ont jamais été faibles.7 Les études ont mis en lumière des liens un peu plus forts entre les impacts psychosociaux chez les enfants et la pauvreté persistante— par opposition à la pauvreté temporaire.3,6

b) Modélisation de la causalité

Un nombre très restreint d'études des impacts chez les enfants ont cherché à distinguer l’effet du revenu familial des effets des autres aspects de la vie familiale — tels que le niveau de scolarité des parents — qui peuvent différer entre les familles pauvres et celles qui ne le sont pas.2-3, 8, 11-13 Dans l’ensemble, les contrôles statistiques portant sur les aspects corrélés du statut socio-économique familial ne produisent que peu ou pas d’associations significatives nettes entre le revenu familial et les problèmes de comportement chez les enfants. Les contrôles statistiques visant à tenir compte de problèmes de comportement antérieurs chez les enfants réduisent à peu près de moitié les effets du revenu familial faible sur les problèmes de comportement des enfants.3-8

Les études expérimentales qui manipulent les revenus familiaux conviennent mieux à l'établissement d'associations causales entre le revenu du ménage et le bien-être des enfants parce que les différences de revenu ne sont pas associées aux caractéristiques des enfants ou des parents. Les études randomisées réalisées dans les années 1990 ont attribué aux familles à faible revenu diverses conditions, dont certaines augmentaient l'emploi maternel mais non le revenu familial, tandis que d'autres augmentaient aussi bien l'emploi maternel que le revenu familial.15 Comparativement aux témoins, les enfants des familles affectées aux conditions qui ne faisaient augmenter que l’emploi différaient peu sur le plan des problèmes d'externalisation ou d'internalisation. Les enfants des familles affectées aux conditions qui augmentaient également le revenu familial étaient avantagés sur le plan de certains impacts psychosociaux comparativement aux témoins. Malheureusement, les études étaient surtout centrées sur des enfants d'âge scolaire; par conséquent, leurs résultats n'éclairent pas la question de savoir si des augmentations de revenu pendant les premières années de la vie auraient des incidences positives sur le développement psychosocial des enfants.

Conclusions

En moyenne, les enfants élevés au sein de familles à faible revenu ont davantage de problèmes psychosociaux que les enfants de familles à revenu élevé. Mais la recherche n’est pas parvenue à établir des liens causaux substantiels entre le faible revenu familial et les impacts psychosociaux des enfants; en effet, d’autres caractéristiques des familles à faible revenu semblent plus importantes. La structure familiale — en particulier la monoparentalité féminine — ressort dans plusieurs des études comme un corrélat important de l’adaptation comportementale et sociale des enfants.18 La consommation abusive d’alcool et d’autres drogues,19 les différences génétiques20 et l’exposition à un traumatisme à un jeune âge21 sont d’autres facteurs qui pourraient élucider le lien entre les revenus familiaux faibles et les problèmes de comportement des enfants.

Il faudra de nombreuses autres études pour déterminer lesquels des corrélats du revenu familial faible sont les plus susceptibles d’être modifiés par des efforts d’intervention. Par ailleurs, étant donné que les études antérieures ont surtout cherché à déterminer si la pauvreté a des incidences sur les problèmes de comportement chez les jeunes enfants, il faudra également examiner les liens entre le faible revenu familial et d’autres impacts psychosociaux chez les enfants.

Implications pour l’élaboration des politiques et le développement des services

Les études actuelles ne semblent pas indiquer que l’amélioration de la condition économique des familles à faible revenu suffirait en soi à améliorer le développement psychosocial des enfants ou à réduire leurs problèmes de comportement; le revenu familial semble avoir un effet causal beaucoup plus important sur le développement cognitif et la réussite scolaire des enfants.2-3,15,17 Par conséquent, même si les transferts de revenus influent positivement sur le développement cognitif des enfants, il est peu probable qu’ils puissent améliorer leur adaptation sociale et comportementale. Tout compte fait, il est possible que les services directs et les interventions thérapeutiques représentent une solution de rechange comparativement plus prometteuse.

Références

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Pour citer cet article :

Duncan GJ, Magnuson A. L’impact du faible revenu (ou de la pauvreté) en période prénatale et en début de période postnatale sur le développement psychosocial des enfants. Dans: Tremblay RE, Boivin M, Peters RDeV, eds. Encyclopédie sur le développement des jeunes enfants [en ligne]. http://www.enfant-encyclopedie.com/pauvrete-et-grossesse/selon-experts/limpact-du-faible-revenu-ou-de-la-pauvrete-en-periode-prenatale. Actualisé : Août 2007. Consulté le 24 mars 2019.