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L’agression sexuelle d’enfants : un tour d’horizon

1Delphine Collin-Vézina, Ph.D., 2Lise Milne, M.S.S.

1Chaire de recherche du Canada de niveau 2 en protection de l’enfance, Canada, 2McGill University, Canada

Février 2012

Introduction

L’agression sexuelle d’enfants (ASE) est une forme de maltraitance reconnue à l’échelle mondiale comme étant une violation grave des droits de la personne. Le présent article fait un tour d’horizon de l’état des connaissances en la matière.

Sujet

On reconnaît maintenant que la définition d’une ASE englobe tant les cas d’abus avec contact que sans contact. L’ASE comprend tout acte de nature sexuelle perpétré contre une personne mineure moyennant l’utilisation de menaces, de force, d’intimidation ou de manipulation. L’éventail d’agressions sexuelles inclut les attouchements, l’invitation lancée à un enfant à toucher ou à se faire toucher sexuellement, les rapports sexuels, le viol, l’inceste, la sodomie, l’exhibitionnisme ou l’implication d’un enfant dans la prostitution ou la pornographie.1

Problème

Il est difficile d’établir l’ampleur des ASE vu les différences qui prévalent entre les méthodes de collecte de données.2 Des données américaines récentes laissent entendre un déclin du nombre de cas d’ASE ayant fait l’objet d’une enquête, ce que certains interprètent comme une diminution véritable du nombre d’enfants exposés à de l’abus sexuel aux États-Unis.3 Ces résultats américains ne s’appliquent pas nécessairement à d’autres pays puisqu’il peut y avoir des différences sur les plans culturels et sociaux. Par exemple, bien que l’on ait aussi noté un déclin au Canada, où le taux d’incidence des cas signalés d’ASE est passé de 0,93 pour 1000 enfants en 1998 à 0,43 pour 1000 en 2008, on n’a pas entièrement expliqué cette tendance.4 D’autres données, telles que le taux d’ASE et d’agressions sexuelles signalées à la police, n’ont pas suivi une tendance aussi soutenue qu’aux États-Unis. La diminution du nombre de cas d’ASE attestés par les services de protection de l’enfance peut s’expliquer par plusieurs facteurs éventuels. Il se pourrait, par exemple, que les victimes soient moins disposées à signaler une agression aux autorités qu’à une époque antérieure ou encore que les critères de triage des cas menant à une enquête ou à la recherche d’éléments de preuve soient plus restrictifs qu’auparavant.

Contexte de la recherche

La plupart des études soulignent que l’ampleur des cas d’ASE demeure inconnue.1 Selon un article de Finkelhor,5 seulement environ la moitié des victimes recensées dans toutes les études avait divulgué l’agression à quelqu’un. Il est clair que les rapports officiels des autorités sous-estiment l’ampleur des cas d’ASE, par comparaison aux taux d’agressions déclarées par les jeunes et les adultes eux-mêmes. Une méta-analyse récente montre que les cas d’ASE rapportés par les victimes sont plus de 30 fois supérieurs à ceux indiqués dans les études sur les rapports officiels (127/1000 ou 12,7 % par rapport à 4/1000 ou 0,4 %).6

Questions clés pour la recherche

Au cours des dernières décennies, la recherche sur les ASE s’est articulée principalement autour de quelques questions, notamment : Quels sont les facteurs de risque d’une ASE? Quels sont les effets sur la santé mentale d’une ASE? Quels sont les facteurs de protection faisant en sorte que certains enfants sont moins susceptibles de garder des séquelles découlant d’une ASE? Quelles sont les stratégies de prévention, d’évaluation et de traitement les plus efficaces?

Récents résultats de la recherche

Les filles sont environ deux fois plus susceptibles que les garçons d’être victimes d’une ASE.6 Il est cependant fort probable que les garçons soient plus souvent victimes d’une agression que ce que les données de cas déclarés laissent présager, et ce, compte tenu de leurs réticences à signaler l’abus.7 Le risque d’une ASE croît avec l’âge, le nombre de cas le plus élevé se situant dans la tranche des 12 à 17 ans. On estime que les risques d’une ASE sont plus élevés chez les filles dès un jeune âge et pendant une période plus longue que les garçons, qui, eux, courent des risques à un âge plus avancé et durant une période plus courte.

L’ASE présente un risque majeur d’entraîner une série de séquelles tant durant l’enfance qu’à l’âge adulte. Il a été montré que les victimes manifestent davantage de symptômes de stress consécutif au traumatisme et de dissociation que les enfants qui n’ont pas subi d’agression,8 ainsi que de dépression et de troubles de comportement.9 Ils adoptent plus souvent des comportements sexuels à risque.10 Les victimes sont plus susceptibles de céder à la consommation abusive d’alcool et de drogues11 et à faire des tentatives de suicide.12 Ces troubles de santé mentale peuvent perdurer à l’âge adulte.13 Les victimes d’une ASE sont plus à risque que les autres jeunes de connaître la violence dans leurs premières relations amoureuses;14 les femmes ayant subi une ASE courent deux à trois fois plus de risques d’être de nouveau victimes de violence sexuelle à l’âge adulte en comparaison des autres femmes.15

Toutefois, environ le tiers des victimes ne manifesteront aucun symptôme clinique au moment de la déclaration de leur agression.16 Cela s’explique, en partie, par les caractéristiques extrêmement diverses de l’ASE, qui mène à toute une panoplie de répercussions éventuelles. Aussi, plusieurs facteurs influencent la résilience des victimes d’une ASE. Par exemple, les enfants qui bénéficient du soutien du parent non agresseur17 et ceux qui n’ont pas déjà été victime d’abus18 semblent mieux s’en sortir. Dans tous les cas, il est cependant important de faire une évaluation et, s’il y a lieu, une intervention hâtives afin de prendre en charge les répercussions négatives.

Pour le volet de l’évaluation, deux protocoles médicolégaux ont été considérablement mis à l’essai, à savoir le Structured Interview Protocol [protocole d’entrevue structurée] de l’organisme américain National Institute of Child Health and Human Development (NICHD) et le modèle Sexual Assault Nurse Examiner [SANE – examen des victimes d’agression sexuelle].

  • Un protocole d’entrevue structurée tel que le modèle du NICHD stipule que les policiers doivent recevoir une formation poussée pour arriver à tirer des renseignements détaillés auprès de victimes d’une ASE sans utiliser la suggestion. Ce protocole améliore clairement la qualité des entrevues et facilite l’évaluation de la crédibilité menée par les enquêteurs auprès des enfants.19
  • Les infirmières chargées de l’examen des victimes d’agression sexuelle sont généralement les premières personnes, dans le contexte du service d’urgence d’un hôpital, à répondre aux besoins émotifs et physiques des victimes en plus d’être celles chargées de la collecte de données médicolégales qui pourraient conduire à des actions en justice contre les agresseurs. Le protocole SANE, pour ce qui est de la collecte de données médicolégales et du taux d’action en justice dans les cas d’ASE, est d’une efficacité qui a fait ses preuves.20

Pour le volet du traitement, la thérapie cognitive comportementale axée sur les traumatismes est le traitement le plus courant pour les enfants victimes d’une ASE et manifestant des symptômes du trouble de stress post-traumatique (TSPT).21 Des essais cliniques randomisés ont montré que ce traitement est efficace pour améliorer la symptomatologie des participants ainsi que les compétences parentales et les aptitudes des enfants à assurer leur sécurité personnelle, même quand le programme dure aussi peu que huit semaines.22 On a noté que la thérapie cognitive comportementale axée sur les traumatismes pouvait mener à une amélioration soutenue de l’angoisse, de la dépression, des troubles sexuels et de la dissociation après six mois ainsi qu’à une amélioration des TSPT et de la dissociation après douze mois.23

Bien que les programmes de sensibilisation dans les écoles soient diffusés à grande échelle et présentés comme stratégie primaire de prévention, il y a peu de données montrant leur efficacité pour véritablement prévenir le risque d’une ASE.24

Lacunes de la recherche

Il vaut la peine de souligner deux grandes lacunes : la plupart des victimes d’une ASE n’étant pas identifiées, l’état actuel des connaissances est probablement biaisé puisqu’il est fondé sur des renseignements provenant de victimes d’une ASE détectée; il faut poursuivre les recherches pour comprendre les divers profils des enfants victimes d’une ASE et pour trouver d’autres approches fondées sur des données probantes pour assurer l’évaluation, le traitement et la prévention.

Conclusions

Bien que la définition d’une ASE fasse maintenant l’unanimité dans l’ensemble, l’ampleur du problème demeure difficile à cerner vu les différences qui prévalent entre les méthodes de collecte de données. La méta-analyse la plus récente sur la prévalence des ASE montre que 12,7 % des adultes ont été victimes de violence sexuelle durant leur enfance ou leur adolescence, les filles et les enfants plus âgés étant les plus susceptibles de telles agressions. L’ASE constitue un facteur de risque important dans l’apparition de troubles à court et à long termes, tels que la dépression, les TSPT et l’abus d’alcool et de drogues, bien que toutes les victimes ne manifestent pas de séquelles. Deux protocoles médicolégaux – le Structured Interview Protocol du NICHD et le modèle SANE – sont bien établis dans le domaine. Le traitement le plus efficace des enfants victimes d’une ASE et manifestant des symptômes de TSPT est la thérapie cognitive comportementale axée sur les traumatismes. Les futurs efforts de recherche devraient porter sur l’élaboration de stratégies pour faciliter la divulgation d’une ASE et l’établissement d’un rapport de signalement, sur le repérage des besoins des victimes d’une ASE et sur la création de stratégies de prévention.

Implications pour les parents, les services et les politiques

Dans l’optique d’offrir des services efficaces à toutes les victimes, nous devons accorder la priorité à l’élaboration de stratégies pour lever les obstacles à la divulgation et à l’établissement de rapports de signalement. Bien que l’ASE ne soit plus un sujet aussi tabou qu’il y a quelques décennies, il se pourrait que les préjugés et les difficultés à accéder à des services empêchent des victimes de bénéficier des ressources dont elles ont besoin.

Références

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  24. Finkelhor D. The prevention of childhood sexual abuse. The Future of Children. 2009;19(2):169-194.

Pour citer cet article :

Collin-Vézina D, Milne L. L’agression sexuelle d’enfants : un tour d’horizon. Dans: Tremblay RE, Boivin M, Peters RDeV, eds. MacMillan HL, éd. thème. Encyclopédie sur le développement des jeunes enfants [en ligne]. http://www.enfant-encyclopedie.com/maltraitance-des-enfants/selon-experts/lagression-sexuelle-denfants-un-tour-dhorizon. Publié : Février 2012. Consulté le 12 décembre 2018.