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L’influence de la culture sur le développement socioaffectif des jeunes enfants

Xinyin Chen, Ph.D.

University of Western Ontario, Canada

Juin 2009

Introduction

Les caractéristiques naturelles individuelles varient considérablement d’un jeune enfant à l’autre, notamment la manière de réagir aux situations difficiles et la capacité de réguler les réactions comportementales et affectives.1 Ces caractéristiques constituent la base du développement socioaffectif pendant l’enfance et l’adolescence. Les chercheurs ont découvert que les caractéristiques naturelles et le fonctionnement socioaffectif pendant la petite enfance avaient un impact considérable et prolongé sur l’adaptation sociale, scolaire et psychologique. Dans les sociétés occidentales, par exemple, l’émotivité et la sociabilité positives permettent de prédire l’acceptation par les pairs, la réussite scolaire et le bien-être psychologique. En revanche, la défiance et l’agression sont liées au rejet ultérieur par les pairs, aux problèmes scolaires et à d’autres problèmes d’adaptation. Enfin, l’anxiété sociale et l’inhibition des comportements pendant la prime enfance et au début de l’enfance peuvent contribuer aux difficultés avec les pairs et aux problèmes d’adaptation de nature internalisée comme la solitude et la dépression.2,3,4

Sujet

Le développement socioaffectif est probablement affecté par les contextes culturels. Les théoriciens et les chercheurs qui se penchent sur le développement reconnaissent depuis longtemps le rôle global de la culture dans le développement social des enfants au cours des premières années.5 La culture peut favoriser ou limiter la manifestation d’aspects particuliers du fonctionnement socioaffectif grâce à des processus de facilitation ou de suppression. De plus, les normes et les valeurs culturelles peuvent guider l’interprétation et l’évaluation des comportements sociaux et donc attribuer des significations aux comportements.6 Les résultats de plusieurs études effectuées au cours des vingt dernières années soutiennent ces arguments.

Problèmes

Malgré l’importance de la culture pour le développement humain, les chercheurs ont principalement étudié le fonctionnement socioaffectif chez les enfants occidentaux, particulièrement chez les Nord-Américains. Par conséquent, on en sait peu sur la façon dont les enfants se comportent dans les situations sociales ou sur les résultats qu’ils obtiennent dans les autres sociétés. Notre compréhension des comportements sociaux, des relations et de l’adaptation se limite aux cultures euro-américaines.

Contexte de la recherche

Au cours des vingt dernières années, on s’est de plus en plus intéressé au fonctionnement socioaffectif des enfants dans différentes régions du monde, surtout en Asie, en Europe et en Amérique du Sud. Plusieurs études ont été menées dans diverses sociétés, et les chercheurs ont utilisé des méthodes qualitatives (p. ex., des entrevues, des méthodes ethnographiques, de l’observation) et quantitatives (p. ex., des enquêtes à grande échelle, des questionnaires standardisés). La compréhension de la signification culturelle du fonctionnement socioaffectif représente un grand défi pour les études interculturelles. Les deux stratégies utilisées pour mieux comprendre cette signification culturelle consistent à examiner : 1) le lien entre le fonctionnement socioaffectif, les interactions sociales et les relations; 2) le développement de ce fonctionnement dans la culture (p. ex., les résultats développementaux qu’il entraîne).6 Ces stratégies peuvent être utilisées dans les études intra et interculturelles. L’étude du contexte de l’interaction sociale et du modèle de développement du fonctionnement socioaffectif, selon les études intraculturelles, est la première étape vers la compréhension de sa signification et de son importance. Elle fournit une base essentielle permettant de comparer ce fonctionnement chez l'enfant d’une culture à l’autre.

Questions clés pour la recherche

  1. Y a-t-il des différences interculturelles dans la manifestation des aspects particuliers du fonctionnement socioaffectif?
  2. Y a-t-il des différences interculturelles parmi les antécédents, les événements concomitants et les conséquences des aspects particuliers du fonctionnement socioaffectif?
  3. Les processus développementaux et les modèles du fonctionnement socioaffectif sont-ils semblables ou différents selon les cultures?
  4. Quelles sont les croyances et les valeurs culturelles associées au fonctionnement socioaffectif et au développement?
  5. Quels sont les processus par lesquels les croyances et les valeurs culturelles affectent le fonctionnement socioaffectif et le développement?

Récents résultats de recherche

Peu importe leur culture, les enfants peuvent manifester des caractéristiques socioaffectives similaires et différentes pendant la petite enfance. Alors que la similitude se manifeste de plusieurs façons, la recherche interculturelle sur les enfants a révélé qu’il existait des modèles distincts du fonctionnement socioaffectif dans différentes sociétés. Par exemple, les trottineurs chinois et coréens manifestent des réactions plus craintives, plus vigilantes et plus anxieuses que les trottineurs australiens, canadiens et italiens lors de situations nouvelles et stressantes.7,8 Les jeunes enfants chinois font aussi preuve d’un contrôle ou d’une autorégulation plus résolus et plus internalisés que leurs homologues nord-américains relativement aux tâches supposant le respect de règles et aux tâches différées nécessitant un contrôle du comportement.9,10,11 De la même façon, les trottineurs camerounais sont plus maîtres d’eux-mêmes que leurs homologues du Costa Rica, qui le sont plus que les Grecs, comme le montre leur respect des demandes et des interdictions maternelles.12

Les différences interculturelles des caractéristiques précoces sont liées aux attentes des parents en matière de socialisation, à leurs attitudes et à leurs façons de faire. Chen et ses collaborateurs7 ont découvert que, au Canada, le comportement prudent et réactionnel des enfants était lié à la déception et au rejet des parents alors qu’en Chine, le même comportement était lié à des attitudes d’acceptation chaleureuse des parents. Comparés aux parents euro-américains, les parents chinois et coréens étaient plus susceptibles d’axer l’éducation de leurs enfants sur le contrôle comportemental.9 De plus, selon Keller et ses collaborateurs,12 les mères camerounaises habitant en milieu rural étaient plus susceptibles que les mères costaricaines, qui, à leur tour, étaient plus susceptibles que les mères grecques de classe moyenne, d’avoir un style de relation parent-enfant proximale (contacts physiques, stimulation physique) censé faciliter l’obéissance et la régulation de l'enfant.

Au cours de la petite enfance, les caractéristiques socioaffectives peuvent avoir des répercussions sur le développement des comportements sociaux. Edwards13 a découvert que les enfants vivant dans des communautés relativement ouvertes (p. ex., Taira à Okinawa, une des préfectures du sud du Japon, et Orchard Town aux États-Unis) où l’on encourageait les interactions entre les pairs avaient des résultats significativement plus élevés en matière de participation sociale que les enfants habitant dans des communautés plus « fermées » et plus agricoles (p. ex., Nyansongo au Kenya et Khalapur en Inde). Les chercheurs ont également découvert une interaction sociale plutôt faible chez les enfants chinois et indonésiens comparés à leurs homologues nord-américains.14,15

Les différences interculturelles concernent non seulement la participation sociale globale, mais aussi la qualité de l’interaction sociale. Chez les enfants, l’activité sociodramatique dans le jeu est une forme particulière d’interaction sociale entre pairs qui varie selon les cultures. Les enfants occidentaux ont tendance à adopter plus de comportements sociodramatiques que ceux de nombreuses autres cultures, surtout celles qui sont axées sur le groupe. Farver, Kim et Lee16 ont découvert que les enfants américains d’origine coréenne d’âge préscolaire jouaient moins à des jeux sociaux et de simulation que les enfants anglo-américains. De plus, lorsque les enfants coréens jouent à des jeux de simulation, ceux-ci sont plus axés sur des activités quotidiennes et familiales et moins sur des thèmes fantastiques (p. ex., des actions ayant rapport avec des personnages provenant de légendes ou de contes de fées qui n’existent pas). Gosso Lima, Morais et Otta17 ont découvert que les enfants vivant dans les régions rurales du Brésil manifestaient moins de comportements de simulation ou sociodramatiques que ceux qui habitaient en milieu urbain. De plus, les activités sociodramatiques de ces derniers faisaient appel à plus de personnages ou de thèmes fantastiques que celles des enfants vivant en milieu rural. Enfin, les personnages courants dans les jeux de simulation des enfants habitant au bord de la mer étaient des animaux domestiques (des chiens et des chevaux), à cause des contacts fréquents entre ces enfants et les animaux dans la vie de tous les jours, selon Gosso et ses collaborateurs.17

Dans les sociétés où les familles étendues habitent ensemble suivant un style traditionnel, les enfants ont tendance à manifester plus de comportements prosociaux et coopératifs que ceux qui habitent dans des sociétés dont la situation économique est complexe et dans lesquelles il y a des structures de classe sociale ainsi qu’une division professionnelle du travail.13 La socialisation précoce des responsabilités est liée au développement du comportement coopératif prosocial. Les cultures qui accordent de la valeur à la compétitivité et à la poursuite d’objectifs personnels semblent permettre des comportements plus coercitifs et plus agressifs que celles qui sont axées sur l’harmonie du groupe. Les chercheurs ont rapporté que les enfants nord-américains avaient tendance à manifester plus de comportements agressifs et externalisés que leurs homologues de certains pays asiatiques comme la Chine, la Corée, le Japon, la Thaïlande, l’Australie et certaines nations européennes comme la Suède et les Pays-Bas.18,19,20,21

Lacunes de la recherche

Les études sur la culture et le développement socioaffectif comportent plusieurs lacunes importantes. Premièrement, il y a peu de programmes de recherche longitudinaux interculturels et systématiques. En conséquence, on sait peu de choses à propos des processus développementaux du fonctionnement socioaffectif en contexte culturel. Deuxièmement, la recherche existante repose principalement sur les comparaisons interculturelles. Bien que les résultats soient importants parce qu’ils révèlent les similitudes et les différences culturelles, ils fournissent peu d’information sur les croyances et les valeurs culturelles particulières liées aux émotions, aux comportements sociaux et au développement des enfants. Troisièmement, les chercheurs se sont peu intéressés aux processus intégrant les normes et les valeurs culturelles dans le développement socioaffectif. Chen, Chung et Hsiao22 ont récemment proposé une perspective contextuelle développementale soulignant le rôle des processus d’évaluation sociale et de réponses qui facilitent les liens entre la culture et le développement socioaffectif.

Selon cette perspective, pendant les interactions sociales, les pairs évaluent les caractéristiques individuelles, y réagissent conformément au système de valeurs culturelles de leur société et adoptent des attitudes correspondantes (p. ex., l’acceptation, le rejet) envers les enfants qui manifestent ces caractéristiques. Les évaluations sociales et les réponses dictées par la culture régulent les comportements des enfants et, ultimement, leurs modèles développementaux. La recherche future devra porter sur la façon dont les processus d’interactions entre les pairs transmettent et construisent les cultures et régulent le fonctionnement social et le développement des enfants.

Conclusions

La recherche interculturelle indique que les facteurs culturels interviennent dans pratiquement tous les aspects du fonctionnement socioaffectif des enfants. Les normes et les valeurs culturelles peuvent influencer la manifestation et l’importance de ce fonctionnement. L’impact du contexte culturel sur le développement socioaffectif est susceptible de découler des pratiques de socialisation des parents et, ultérieurement, des interactions avec les pairs. Les recherches futures devraient explorer les processus intégrant les facteurs culturels dans les émotions et les comportements sociaux des enfants ainsi que dans leur développement.

Implications

Les recherches interculturelles nous aident à comprendre le rôle des conditions sociales et culturelles dans le développement de la compétence sociale et des problèmes. Les résultats ont aussi des conséquences en ce qui a trait à l’adoption de politiques adéquates visant les familles et les enfants qui vivent au Canada et dont les origines culturelles sont différentes de celles de la société d’accueil. De plus, l’information sur les différences interculturelles dues aux caractéristiques socioaffectives des enfants et des styles d’interaction aide les professionnels à concevoir des programmes qui tiennent compte de la culture et qui sont pertinents dans la communauté et à l’école pour les enfants d’origine différente qui ont des problèmes sociaux et psychologiques.

Références

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Pour citer cet article :

Chen X. L’influence de la culture sur le développement socioaffectif des jeunes enfants. Dans: Tremblay RE, Boivin M, Peters RDeV, eds. Encyclopédie sur le développement des jeunes enfants [en ligne]. http://www.enfant-encyclopedie.com/culture/selon-experts/linfluence-de-la-culture-sur-le-developpement-socioaffectif-des-jeunes-enfants. Publié : Juin 2009. Consulté le 13 octobre 2019.