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Impacts de l’allaitement sur le développement psychosocial et affectif du jeune enfant : commentaires sur Woodward et Liberty, Greiner, Pérez-Escamilla, et Lawrence

Grace S. Marquis, Ph.D.

Iowa State University, États-Unis

Mars 2008, 2e éd.

Introduction

L’allaitement est la méthode recommandée pour nourrir les enfants dans le monde entier. Bien que les avantages nutritionnels et immunologiques de l’allaitement soient bien documentés,1 les résultats cohérents d’études sur les bienfaits psychosociaux sont plus insaisissables. Les trajectoires par lesquelles l’allaitement affecte le développement psychosocial et affectif sont difficiles à distinguer et ne sont pas toujours unidirectionnelles. Les variables confusionnelles comme l’éducation maternelle sont étroitement associées à la pratique de l’allaitement, mais sont aussi des déterminants du développement psychosocial.2,3 Les facteurs environnementaux interagissent avec les déterminants biologiques en modifiant leur effet observé sur le développement. Par exemple, Engle et coll.4 suggèrent que les modèles de vocalisation maternelle pouvaient moduler différemment l’influence de l’état nutritionnel sur le développement cognitif. De plus, Pollitt a postulé que les facteurs environnementaux (comme la stimulation vocale) ont non seulement un effet direct sur le développement des enfants et le modifient, mais que l’inverse est également vrai – un donneur de soins stimule davantage un enfant dont le développement est avancé.5

Trois des quatre articles présentés ici traitent des défis auxquels est confrontée la recherche pour déterminer les effets de l’allaitement sur le développement social et affectif des jeunes enfants. Ces articles portent sur l’attachement entre la mère et le nourrisson, l’adaptation sociale et comportementale et le développement cognitif comme indicateurs du développement psychosocial. Le quatrième article de Greiner traite des pratiques sociales qui contribueront à transformer les comportements optimaux d’allaitement en norme sociale.

Recherche et conclusions

Woodward et Liberty recensent les nombreux défis de la recherche sur le développement psychosocial. L’étendue des résultats psychosociaux s’échelonne de la période néonatale (par exemple, les interactions précoces mère-nourrisson) à l’enfance et  à l’adolescence (par exemple l’adaptation comportementale). De plus, on peut comparer plusieurs groupes : allaités ou nourris aux préparations commerciales pour nourrissons, avant ou après l’allaitement, ou selon la durée du modèle d’allaitement. Il est important de souligner que d’après Woodward et Liberty, la distinction entre les effets à court et à long terme et les mécanismes selon lesquels l’allaitement peut influencer le développement psychosocial sont des questions clés pour la recherche. Ces deux auteurs démontrent la complexité de la trajectoire mécaniste dans leur exemple de l’influence de l’allaitement sur l’humeur maternelle et les effets de la rétroaction du nourrisson à la mère. Cependant, les trajectoires des différentes conséquences peuvent être uniques.

L’allaitement est un choix, pas un comportement aléatoirement attribué aux mères. Les femmes qui choisissent d’allaiter sont différentes de celles qui décident de nourrir leur enfant aux préparations commerciales pour nourrissons, et ces autres caractéristiques des mères et de leur environnement sont des facteurs de confusion pour l’analyse. Bien que Woodward et Liberty aient abordé ce défi, ce qui semble manquer, c’est le fait de reconnaître que les caractéristiques maternelles associées à l’allaitement varient selon la culture étudiée. Ces caractéristiques (comme une éducation et une richesse supérieures) dans les pays qui possèdent beaucoup de ressources comme le Canada et les États-Unis ne sont pas universelles. En fait, dans les pays pauvres, l’allaitement est plus courant chez les pauvres et les personnes moins instruites.6 Le contexte culturel unique doit être pris en compte pour comprendre les trajectoires qui font en sorte que l’allaitement influence le développement psychosocial.

L’article de Pérez-Escamilla aborde le développement psychosocial différemment de Woodward et Liberty. Cette recension souligne l’impact de l’allaitement sur trois caractéristiques associées au développement psychosocial de l'enfant plus âgé : le développement cognitif et moteur du nourrisson et l’obésité de l'enfant. Pérez-Escamilla démontre bien la force des données en faveur de l’effet positif de l’allaitement sur le développement cognitif. Les études indiquent un résultat constant et significatif au plan statistique, soit une réponse en fonction du besoin (les nourrissons prématurés qui ont un besoin physiologique tirent davantage profit de l’allaitement que ceux dont le poids est normal); une séquence temporelle logique (c’est-à-dire que la cause précède l’effet); et une relation biologique plausible, basée sur le rôle des (PUFA) (acide gras polyinsaturé) dans le développement visuel et mental.

Pérez-Escamilla donne des exemples d’études dans lesquelles l’allaitement est associé à un développement moteur plus avancé chez les nourrissons tel qu’indiqué par l’atteinte précoce de certaines étapes comme le fait de ramper. Pollitt a suggéré que le retard de développement chez les nourrissons mal nourris pouvait donner l’impression que l'enfant est « jeune », et donc est moins stimulé par la mère et par l’environnement domestique.7 Cependant, l’article de Pérez-Escamilla ne mentionne pas les preuves selon lesquelles le développement moteur précoce est associé à un meilleur développement psychosocial chez les enfants bien nourris.

Le dernier article sur le développement psychosocial rédigé par Lawrence fait référence aux premiers travaux d’observation de Newton.8 Les défis de la recherche sur l’allaitement faisaient déjà l’objet de discussions continuelles dans ces études qui datent d’une quarantaine d’années. Une des préoccupations principales était alors (et l’est encore) de définir l’allaitement. Lawrence souligne aussi que l’allaitement se produit non seulement pour répondre à la faim, mais qu’il constitue un mécanisme permettant de diminuer le stress et l’inconfort de l'enfant, et on suppose donc qu’il joue un rôle important dans le développement psychosocial. Cela correspond aux descriptions des mères péruviennes pour qui l’allaitement est un moyen d’apporter du réconfort, de l’amour, de la sécurité à l'enfant et de communiquer avec lui.9

Cependant, des recherches sont nécessaires pour savoir comment l’allaitement influence les caractéristiques humaines qui sont plus difficiles à quantifier : l’affirmation de soi, la maturité sociale et la confiance en soi. Lawrence rapporte certaines mesures relatives aux bienfaits de l’allaitement sur ces caractéristiques, comme le fait que les enfants allaités sont plus coopératifs et moins susceptibles d’abandonner l’école selon des études sur le développement cognitif, mais ces dernières sont limitées. Il est nécessaire d’effectuer des études bien conçues capables de fournir des recherches observationnelles aussi complètes que celles de Newton.

L’article de Greiner se démarque des autres parce qu’il porte sur les caractéristiques sociétales qui doivent être mises en place pour réussir à promouvoir l’allaitement. Bien que selon Greiner, il y ait de la place pour une campagne d’information générale visant à éduquer chaque nouvelle génération de mères, on a besoin d’une approche équilibrée qui apporte des informations sur les risques de la nutrition non optimale pour le nourrisson.

Il ne suffit pas de dire que l’allaitement est meilleur. Pour améliorer les pratiques d’allaitement, il faut les soutenir à tous les  niveaux – le système juridique (par exemple, soutenir le code), les services de santé pour enseigner aux nouvelles mères de bonnes techniques d’allaitement, les lois sur le travail visant à promouvoir les conditions de travail cohérentes avec l’allaitement exclusif pendant six mois, et le soutien social des amis et de la famille. Les activités d’intervention qui ne concourent pas à soutenir l’allaitement à tous les niveaux ne remportent qu’un succès limité.

Implications pour les services, le développement et les politiques

Les trois premiers articles apportent des preuves selon lesquelles l’allaitement est associé à certaines composantes du développement psychosocial. Les trois auteurs reconnaissent aussi qu’il y a une pénurie d’études de qualité et que d’importants défis doivent être relevés pour comprendre les mécanismes qui influencent l’allaitement. Alors que Pérez-Escamilla et Lawrence concluent que la décision politique devrait tenir compte des avantages pour le développement psychosocial, Woodward et Liberty soutiennent qu’il n’y a pas de preuve importante et que la promotion de l’allaitement devrait être basée uniquement sur les avantages nutritionnels et cognitifs. Leur conclusion semble trop conservatrice. Ils présentent des preuves sur les bienfaits à court terme pour la mère, qui amélioreraient sa capacité à stimuler l'enfant et à bien s’en occuper, ainsi que sur les avantages pour le nourrisson (niveau plus élevé de vivacité, autorégulation de l’évaluation motrice et moins de pleurs).

Bien qu’il y ait peu de preuves sur les bienfaits de l’allaitement à long terme, les avantages à court terme ainsi que l’absence d’associations négatives semblent indiquer que les décideurs politiques peuvent inclure l’allaitement parmi les nombreuses interventions sociales visant à promouvoir un développement psychosocial sain chez les jeunes enfants. Il existe une grande variété de comportements et de besoins dans chaque société. Les services et les politiques devraient s’efforcer d’aider tous les membres de la société à atteindre leur potentiel.

Ainsi, les politiques devraient viser à réduire le nombre de cas extrêmes de maladies mentales et à aider toutes les familles à améliorer le développement psychosocial de leurs enfants. L’allaitement n’est pas une panacée, mais d’après la documentation, les nourrissons et les enfants en retirent différents avantages quand leur mère est capable de les allaiter de façon optimale. La société devrait trouver des moyens pour soutenir les mères afin que cette pratique devienne universelle.

Références

  1. Kramer MS, Kakuma R. The optimal duration of exclusive breastfeeding: A systematic review. Advances in Experimental Medicine and Biology 2004;554:63-77.
  2. Newton N. The uniqueness of human milk. Psychological differences between breast and bottle feeding. American Journal of Clinical Nutrition 1971;24(8):993-1004.
  3. Anderson JW, Johnstone BM, Remley DT. Breast-feeding and cognitive development: a meta-analysis. American Journal of Clinical Nutrition 1999;70(4):525-535.
  4. Engle PL, Castle S, Menon P. Child development: vulnerability and resilience.  Social Science and Medicine 1996;43(5):621-635. 
  5. Pollitt E, Gorman KS, Engle PL, Martorell R, Rivera J. Early supplementary feeding and cognition: effects over two decades. Monographs of the Society for Research in Child Development 1993;58(7):1-99.
  6. Grummer-Strawn LM. The effect of changes in population characteristics on breastfeeding trends in fifteen developing countries. International Journal of Epidemiology 1996;25(1):94-102.
  7. Brown JL, Pollitt E. Malnutrition, poverty and intellectual development. Scientific American 1996;274(2):38-43.
  8. Newton NR. The relationship between infant feeding experience and later behavior. Journal of Pediatrics 1951;38(1):28-40.
  9. Marquis GS, Diaz J, Bartolini R, Creed de Kanashiro H, Rasmussen KM. Recognizing the reversible nature of child-feeding decisions: breastfeeding, weaning, and relactation patterns is a shanty town community of Lima, Peru. Social Science and Medicine 1998;47(5):645-656.

Pour citer cet article :

Marquis GS. Impacts de l’allaitement sur le développement psychosocial et affectif du jeune enfant : commentaires sur Woodward et Liberty, Greiner, Pérez-Escamilla, et Lawrence. Dans: Tremblay RE, Boivin M, Peters RDeV, eds. Encyclopédie sur le développement des jeunes enfants [en ligne]. http://www.enfant-encyclopedie.com/allaitement-maternel/selon-experts/impacts-de-lallaitement-sur-le-developpement-psychosocial-et. Actualisé : Mars 2008. Consulté le 19 avril 2019.