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Soutenir les jeunes enfants et leur famille afin de réduire l'agressivité. Commentaires sur Webster-Stratton, Domitrovich et Greenberg, et Lochman

Debra J. Pepler, Ph.D.

LaMarsh Centre for Research on Violence and Conflict Resolution, Canada

Septembre 2003

Introduction

Au cours des vingt dernières années, le sujet de l'agressivité chez les enfants a été clairement mis en évidence. Grâce aux premières recherches basées sur l'observation effectuées par Patterson et ses collègues,1 nous avons appris que chez certains enfants, les modèles de comportement agressif ne diminuent pas lorsqu'ils développent des habiletés sociales et langagières. Ces enfants, qui manifestent des niveaux élevés d'agressivité dans les premières années de vie, sont à risque de problèmes persistants pendant l'enfance et l'adolescence.2 Le défi consiste donc à trouver des moyens de soutenir ces jeunes enfants et leurs familles afin de réduire l'agressivité et de promouvoir des habiletés sociales positives. Carolyn Webster-Stratton, Mark Greenberg et John Lochman font partie des chercheurs les plus éminents en ce qui a trait à la prévention et au traitement de l'agressivité chez l'enfant. Leurs programmes destinés aux enfants agressifs sont exemplaires en matière de bases théoriques et empiriques et de rigueur de leurs évaluations. Dans ces articles, les auteurs mettent en évidence les recherches qui portent sur la nature de l'agressivité chez les jeunes enfants et les stratégies visant à appuyer un développement optimal.

Recherche et conclusions

Dans sa vue d'ensemble sur l'agressivité des jeunes enfants, Webster-Stratton souligne l'importance d’une perspective développementale et systémique pour comprendre les comportements agressifs et pour intervenir. Tout au long de son commentaire, Webster-Stratton introduit une perspective de l'enfant en développement. Étant donné que les problèmes de comportement agressif se cristallisent de plus en plus lorsque les enfants grandissent, le moment optimal pour intervenir est les premières années de vie. De plus, au fur et à mesure que les environnements sociaux des enfants s'élargissent, leurs interactions avec les autres entraînent des risques supplémentaires de consolidation des modèles de comportement agressif. En conséquence, le point central de l'intervention, qui porte initialement sur le contexte familial, s'étend au contexte de l'école et des pairs. Webster-Stratton a répondu à la fréquente demande d'évaluations validées de façon empirique. Ses interventions font partie des rares à avoir été rigoureusement évaluées et à avoir démontré leur efficacité à réduire les problèmes de comportement agressif chez les jeunes enfants.

Dans leur perspective sur les interventions préventives qui réduisent l'agressivité chez les jeunes enfants, Domitrovich et Greenberg reprennent le fil développemental de Webster-Stratton. Ils soulignent la gravité des problèmes de comportement agressifs, qui, s'ils ne sont pas traités, peuvent être à la base de conséquences négatives à partir de l'enfance et de l'adolescence jusqu'à l'âge adulte. Domitrovich et Greenberg soulignent l'importance de la prévention précoce pour réduire les risques, et expliquent qu'au fur et à mesure que les enfants se développent, les facteurs de risque associés à leurs problèmes de comportement ont tendance à s'accumuler et à contraindre davantage les enfants affectés à des trajectoires d'inadaptation. Ces auteurs soulignent aussi l'importance des interactions des enfants lors de la transition vers l’école et les groupes de pairs. En ce qui concerne la recherche sur l'intervention, leur perspective selon laquelle ils identifient que les interventions centrées sur les parents sont les plus efficaces pour réduire les problèmes de comportement des jeunes enfants, est similaire à celles de Webster-Stratton et de Lochman. Pendant le développement, la focalisation des interventions préventives devrait être élargie afin d'inclure les habiletés sociales des enfants et leurs capacités à résoudre les problèmes, ainsi que le contexte de la classe. Domitrovich et Greenberg font écho à l'appel de Webster-Stratton en faveur d'un plus grand nombre d'interventions tôt dans l'enfance, lorsque la malléabilité des problèmes de comportement des enfants et leur potentiel de changement sont à leur maximum.

L'article de Lochman complète le tableau en se centrant sur les programmes efficaces destinés aux jeunes enfants qui ont des problèmes de comportement agressif. Lochman se base sur des études longitudinales portant sur les issues négatives pour les enfants agressifs pour souligner l'importance des interventions étant donné les coûts élevés de l'agressivité des enfants pour les enfants eux-mêmes, pour leur famille et pour la société en général. Lochman spécifie aussi que ces interventions devraient se dérouler tôt dans la vie de l'enfant, puisque les facteurs de risque personnels et familiaux associés à l'agressivité continue s'agrègent avec l’âge. Lochman présente aussi une perspective systémique des problèmes d'agressivité en faisant référence à des recherches sur les risques qui tombent en cascade à certaine une étape qui déclenche des risques à une étape subséquente. Par exemple, un enfant agressif qui manque d'habiletés sociales sera incapable de maintenir des relations positives avec les pairs et même avec les enseignants. Cette carence d'habiletés relationnelles conduit à des expériences de rejet dans des contextes sociaux importants. Lochman fournit des lignes directrices pour examiner les interventions en croisant les perspectives développementales et systémiques. À différentes étapes du développement, différentes habiletés sociales peuvent être ciblées à l'intérieur de contextes sociaux élargis.

En ce qui concerne la période la plus précoce de la petite enfance, Lochman cite des études sur l'efficacité des programmes de visites à domicile qui font la promotion d'interactions parent-enfant positives et des capacités de parentage. Pour ce qui est de la période préscolaire, il souligne l'efficacité des interventions de Webster-Stratton auprès des parents et celles de Eyberg auprès des parents et des enfants. Étant donné que les relations parent-enfant constituent le principal contexte de socialisation pendant la jeune enfance, le fait d'améliorer la capacité des enfants et des parents à interagir d'une façon positive et non hostile devrait être une composante importante des programmes efficaces destinés aux jeunes enfants. Lochman conclut que l'on a besoin d'énormément plus de recherche sur l'intervention auprès des jeunes enfants agressifs, et que ces interventions doivent être adaptées aux importantes tâches développementales et aux contextes sociaux pendant les diverses étapes du développement précoce.

Implications pour les services

Pris ensemble, ces trois articles fournissent des lignes directrices essentielles à ceux qui dispensent ou qui planifient les services destinés aux jeunes enfants et à leur famille. Premièrement, l'agressivité des jeunes enfants n'est pas une chose dont ils se « débarrassent simplement en grandissant »,  mais plutôt un problème qui augmente et qui entraîne des risques de graves problèmes pendant l'enfance, l'adolescence et à l'âge adulte pour les enfants et pour leur entourage. Il est donc essentiel d'intervenir pour détourner les enfants agressifs d'une trajectoire dysfonctionnelle. Deuxièmement, les interventions précoces sont des plus prometteuses parce que les comportements des enfants et de leurs parents sont plus malléables pendant les premières années de l’enfance. En conséquence, la focalisation des efforts d'intervention devrait être élargie afin d'inclure un effort concerté visant à promouvoir les interactions sociales positives pendant la petite et la jeune enfance. Troisièmement, il est nécessaire, mais non suffisant, de se concentrer uniquement sur l'enfant. Pendant la petite et la jeune enfance, les interventions les plus efficaces sont celles qui soutiennent la capacité des parents à appuyer le développement sain des enfants. Quand les environnements sociaux des enfants s'élargissent, ces derniers pénètrent dans des contextes sociaux nouveaux, plus complexes et plus exigeants à l'école et avec les groupes de pairs. Pour les enfants socialement compétents, ces relations peuvent favoriser le développement et les habiletés sociaux. Cependant, pour les enfants agressifs, ces relations présentent des facteurs de risque supplémentaires parce que les enseignants et les pairs finissent par réagir aux difficultés inhérentes au maintien d'une relation avec des enfants agressifs en les rejetant. Ainsi, les problèmes d'interaction que les enfants vivent avec les parents à la maison se reflètent dans leurs relations au sein de contextes sociaux plus larges. En conséquence, au fur et à mesure que les enfants se développent, la focalisation des interventions doit s'étendre des relations parent-enfant aux contextes scolaire et du groupe de pairs. En l'absence de changements dans ces contextes développementaux fondamentaux, les dynamiques qui suscitent les réponses des jeunes enfants agressifs persisteront. De plus, nous ne pouvons nous contenter du fait que les interventions à une période et dans un contexte donnés seront suffisantes. Les enfants agressifs peuvent avoir besoin de soutien continu au fur et à mesure qu'ils font face à de nouveaux défis développementaux dans des contextes sociaux qui changent.

Bien que des lignes directrices convaincantes se dégagent de la recherche recensée dans ces trois articles, nous avons encore beaucoup à apprendre sur l'intervention visant à soutenir le développement optimal des enfants agressifs. Tous les enfants agressifs ne sont pas identiques et les facteurs de risque associés à leurs trajectoires dysfonctionnelles varient considérablement. Au fur et à mesure que nous avançons dans nos efforts destinés à soutenir les enfants agressifs et leur famille, nous aurons besoin de reconnaître non seulement les similitudes, mais aussi les différences de leurs trajectoires et de leurs risques développementaux. Les interventions qui sont adaptées aux besoins spécifiques des enfants agressifs et de leur famille réussiront davantage à changer leurs modèles d'interaction et à promouvoir les habiletés relationnelles.

La plupart des recherches empiriquement validées portant sur l'intervention auprès des enfants agressifs ont été effectuées sur des garçons, parce que leurs problèmes de comportement sont plus nombreux et souvent plus saillants que ceux des filles. Toutefois, la stabilité des problèmes de comportement agressif des filles est similaire à celle des garçons et les problèmes vécus par les filles à l'adolescence et à l'âge adulte sont aussi inquiétants.3-5 Il reste à voir si les interventions normalisées visant à réduire les problèmes de comportement agressif sont aussi efficaces pour les garçons que pour les filles. Entre autres, il faut remarquer que les relations sont fondamentales pour les filles et qu'elles peuvent comprendre un axe important pour les interventions adaptées aux filles agressives.6

Au cours des dix dernières années, nous avons réalisé des gains considérables en ce qui concerne notre compréhension du développement des interventions efficaces destinées aux enfants agressifs. Le défi qui nous attend est d'identifier les enfants et les familles à risque avant que les comportements problématiques ne soient enracinés et avant que les systèmes des sphères d'activité des enfants commencent à marginaliser ceux qui ont des problèmes de comportement agressif. Si nous négligeons ces enfants pendant qu'ils sont jeunes et pendant que le défi de les élever retombe sur les épaules des parents, nous manquerons l'occasion de promouvoir leur capacité à entrer en relation avec les autres à l'école, avec les groupes de pairs, au travail, dans les relations amoureuses et dans leur propre famille. Le coût de l'intervention précoce semble peu élevé comparé aux immenses coûts consacrés à endiguer et à réparer les problèmes liés au développement dysfonctionnel. Grâce à l'intervention précoce, nous espérons placer ces enfants dysfonctionnels sur une trajectoire positive.

Références

  1. Patterson GR. Coercive family process. Eugene, Ore: Castalia Publishing; 1982.
  2. Campbell SB, Shaw DS, Gilliom M. Early externalizing behavior problems: Toddlers and preschoolers at risk for later maladjustment. Development and Psychopathology 2000;12(3):467-488.
  3. Huesmann LR, Eron LD, Lefkowitz MM, Walder LO. Stability of aggression over time and generations. Developmental Psychology 1984;20(6):1120-1134.
  4. Moffitt TE, Caspi A, Rutter M, Silva P. Sex differences in antisocial behaviour: Conduct disorder, delinquency, and violence in the Dunedin Longitudinal Study. Cambridge: Cambridge University Press; 2001.
  5. Robins LN. The consequences of conduct disorder in girls. In: Olweus D, Block J, Radke-Yarrow M, eds. Development of antisocial and prosocial behavior: Research, theories, and issues. Orlando, FL: Academic Press; 1986:385-414.
  6. Walsh MM, Pepler DJ, Levene KS. A model intervention for girls with disruptive behaviour problems: The Earlscourt Girls Connection. Canadian Journal of Counselling 2002;36(4):297-311.

Pour citer cet article :

Pepler DJ. Soutenir les jeunes enfants et leur famille afin de réduire l'agressivité. Commentaires sur Webster-Stratton, Domitrovich et Greenberg, et Lochman. Dans: Tremblay RE, Boivin M, Peters RDeV, eds. Tremblay RE, éd. thème. Encyclopédie sur le développement des jeunes enfants [en ligne]. http://www.enfant-encyclopedie.com/agressivite-agression/selon-experts/soutenir-les-jeunes-enfants-et-leur-famille-afin-de-reduire. Publié : Septembre 2003. Consulté le 21 août 2019.