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Prévenir les comportements agressifs chez les jeunes enfants: Commentaires sur Webster-Stratton, Lochman, et Domitrovich et Greenberg

Kenneth A. Dodge, Ph.D.

Duke University, États-Unis

Septembre 2003

Introduction

Webster-Stratton, Lochman, Domitrovich et Greenberg ont tous évalué et synthétisé l’état des connaissances sur la prévention des comportements agressifs chez les jeunes enfants. Dans les modèles actuels de développement des problèmes d’agressivité chronique, la science développementale s’est concentrée sur la période entre 3 et 6 ans, en se basant sur l’affirmation que c’est le moment de la vie où les modèles de développement deviennent relativement stables, prédicteurs de problèmes des conduites chroniques à l’adolescence et mûrs pour une intervention précoce. Au cours des dix dernières années, on a assisté à l’émergence d’une masse critique de recherches empiriques concernant l’efficacité des nouveaux programmes d’intervention. Il est donc approprié d’effectuer cette recension des écrits à ce moment.

Recherche et conclusions

Les auteurs qui ont effectué la recension des écrits, soit Webster-Stratton, Domitrovich et Greenberg, et Lochman ont résumé les interventions selon les catégories centrées sur l’enfant, le parent ou l’enseignant et les programmes qui sont explicitement multimodaux. Leurs évaluations suggèrent que les interventions centrées sur les parents produisent les meilleurs résultats. Les programmes quiapprennent aux parents à mettre en place des stratégies de gestion cohérentes et non violentes des mauvaises conduites des enfants sont ceux qui ont les effets les plus positifs sur la diminution de l’agressivité de l’enfant. D’autres programmes fournissent des preuves de succès, mais leurs résultats ne sont pas aussi clairs, aussi convaincants ni aussi nombreux.

Les auteurs de la recension des écrits s’entendent sur plusieurs conclusions générales. Premièrement, le nombre de recherches avec groupes témoins est encore relativement peu élevé et on a suggéré de les accroître de façon exponentielle pendant les dix prochaines années. Cette suggestion revêt une signification spéciale dans le contexte du débat actuel concernant les politiques sur la nature des programmes destinés aux jeunes enfants. Aux États-Unis, le but d’améliorer les résultats de l’éducation des enfants se traduit par une augmentation des subventions pour les programmes destinés aux jeunes enfants qui aident à préparer les enfants à haut risque à apprendre en maternelle. La controverse porte sur le fait de savoir si de tels efforts devraient cibler le développement cognitif (à partir des instructions didactiques directes dans les habiletés de prélecture et phoniques) ou le développement social, émotif et comportemental plus largement (par la fourniture de contextes d’éducation comme les services de garde et la programmation directe du développement social de l’enfant). L’importance des interventions visant à prévenir les comportements agressifs chez les enfants d’âge préscolaire à haut risque prend encore plus d’ampleur dans ce contexte politique.

La deuxième conclusion à laquelle sont parvenus les auteurs de larecension des écrits est que la prochaine génération d’interventions devrait refléter une plus grande compréhension des niveaux développementaux des enfants qui reçoivent ces services. Les programmes destinés aux enfants de 2, 3 et 4 ans peuvent être très différents. De plus, une évaluation des niveaux fonctionnels de développement de chaque enfant pourrait être nécessaire afin de dispenser une intervention optimale à chaque cas. Par exemple, une intervention centrée sur l’enfant peut être indiquée pour les aptitudes verbales si son absence rend un programme inefficace. Cet argument est valable non seulement pour les enfants qui présentent différents niveaux de développement, mais aussi pour les enfants immigrants qui fréquentent l’école et qui viennent de contextes langagiers et culturels différents.

La troisième conclusion est que davantage de recherche développementale de base est nécessaire afin de documenter la création de nouveaux programmes d’intervention (la nature précise de cette recherche développementale n’est pas spécifiée). La majorité de la recherche développementale n’est pas basée sur le besoin de créer des interventions. Elle consiste plutôt à tester les hypothèses des théories développementales de base concernant les enfants. On a besoin de davantage de recherche développementale centrée sur les problèmes et qui fournirait des informations sur le développement des interventions. Par exemple, des interventions ciblées de façon optimale et basées sur leur adéquation à l’enfant pourraient accroître la rentabilité des programmes. La recherche développementale effectuée à ce jour aide seulement à ébaucher des catégories générales d’enfants agressifs. Nous avons besoin de recherches qui examineront les critères optimaux d’admission à un programme, les avantages de la sélection des enfants basée sur des évaluations dans des domaines multiples ainsi que les coûts et les avantages reliés au fait d’intervenir plus tôt à l’intérieur de la période préscolaire.

Bien que les auteurs de la recension des écrits aient atteint un consensus général, certains des points soulevés étaient quelque peu contradictoires. Webster-Stratton conclut que son intervention est le seul programme qui produit des résultats avantageux et cohérents, alors que les autres auteurs référaient à d’autres programmes qui ont aussi produit des résultats positifs. Les plus remarquables sont les suivants :

  1. la revue de Domitrovich et de Greenberg et leur évaluation positive du programme Shure1,2,3 centré sur l’amélioration des habiletés sociales des enfants
  2. la revue de Lochman sur les programmes de visites à domicile de Olds.4.

Domitrovich et Greenberg sont parvenus à la conclusion selon laquelle les programmes multimodaux produisent les résultats les plus avantageux. Cette conclusion se base sur une théorie solide en recherche développementale, qui lie le développement du comportement agressif à une myriade complexe de facteurs propres à l’enfant, à la famille, aux pairs, au voisinage et à l’école. Cependant, Domitrovich et Greenberg ne fournissent aucun exemple d’études qui comparent les approches unimodales et multimodales. De telles recherches seraient certainement justifiées et semblent nécessaires avant de tirer des conclusions finales.

Une comparaison des programmes dans ces trois recensions des écrits suggère que la conceptualisation des interventions nécessite une considération plus large et une plus grande inclusion. Par exemple, Domitrovich et Greenberg ont passé en revue des programmes centrés sur les parents et ont uniquement inclus les initiatives visant à former les parents en habiletés de gestion de comportement. Ils n’ont pas pris en compte les aspects prometteurs de l’approche de visites à domicile des infirmières louangée par Lochman. Cela dit, la gamme complète des programmes considérés par ces auteurs produirait résolument une gamme restreinte de services. Peut-être que la critique majeure de ces recensions porte sur le fait qu’elles empêchent une plus large conceptualisation d’interventions destinées à prévenir les comportements agressifs chez les jeunes enfants. En effet, au moins deux types d’interventions peuvent être ajoutées dans la liste à considérer dans ce domaine.

L’intervention majeure que les parents peuvent entreprendre est de placer l’enfant dans un type spécifique d’environnement à un moment particulier de son développement. Les parents peuvent choisir de vivre dans un environnement particulier, de travailler à l’extérieur de la maison et d’avoir (ou de ne pas avoir) d’autres enfants pendant un certain temps. Ils peuvent aussi choisir de placer leur enfant en service de garde à un âge donné, et choisir le type de service que leur enfant recevra (à la maison, dans un centre, etc.). Il existe un consensus de plus en plus important dans les écrits sur le développement sur le fait que le placement précoce dans un environnement de garde en groupe peut être dommageable, tout comme peut l’être le fait de retarder l’exposition à des pairs non familiers pendant trop longtemps. Ces interventions peuvent avoir de graves effets sur le développement comportemental agressif et leur mise en place devrait être prise en compte en même temps que les interventions psychologiques structurées.

Une autre intervention qui a un effet à plus longue portée sur le développement de l’agressivité de l’enfant est la présence d’un environnement familial sécurisant, emprunt de chaleur, éducatif  et stable. Les écrits sur le développement suggèrent que les enfants sont à risque de développement agressif s’ils vivent dans une famille où le stress est très présent, s’ils sont victimes de mauvais traitements physiques ou s’ils sont pauvres. Les interventions qui atténuent le stress des parents, qui empêchent les parents d’abuser physiquement de leurs enfants ou qui aident les familles à sortir de la pauvreté peuvent toutes prévenir l’agressivité chez les enfants. Ainsi, les programmes comme l’aide sociale, les subventions pour les services de garde et les visites à domicile constitueraient toutes des interventions prometteuses pour ce qui est de prévenir les résultats négatifs chez les enfants. Peut-être que la prochaine génération de recensions des écrits dans ce domaine inclura de telles interventions et que la prochaine génération des programmes d’intervention centrés sur les parents inclura des considérations semblables ainsi que de la formation en gestion de comportements.

Références

  1. Shure MB. Preschool. Champaign, Ill: Research Press; 1992. I Can Problem Solve (ICPS): an Interpersonal Cognitive Problem-Solving Program.
  2. Shure MB. Kindergarten and primary grades. Champaign, Ill: Research Press; 1992. I Can Problem Solve (ICPS): an Interpersonal Cognitive Problem-Solving Program.
  3. Shure MB. Intermediate elementary grades. Champaign, Ill: Research Press; 1992. I Can Problem Solve (ICPS): an Interpersonal Cognitive Problem-Solving Program.
  4. Olds D, Henderson CR Jr, Cole R, Eckenrode J, Kitzman H, Luckey D, Pettit L, Sidora K, Morris P, Powers J. Long-term effects of nurse home visitation on children’s criminal and antisocial behavior: 15-year follow-up of a randomized controlled trial. JAMA-Journal of the American Medical Association 1998;280(14):1238-1244.

Pour citer cet article :

Dodge KA. Prévenir les comportements agressifs chez les jeunes enfants: Commentaires sur Webster-Stratton, Lochman, et Domitrovich et Greenberg . Dans: Tremblay RE, Boivin M, Peters RDeV, eds. Tremblay RE, éd. thème. Encyclopédie sur le développement des jeunes enfants [en ligne]. http://www.enfant-encyclopedie.com/agressivite-agression/selon-experts/prevenir-les-comportements-agressifs-chez-les-jeunes-enfants. Publié : Septembre 2003. Consulté le 7 décembre 2019.