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Similitudes et diversités du rôle de père. Commentaires généraux sur le rôle de père

Kari Adamsons, Ph.D.

University of Connecticut, Human Development and Family Studies, États-Unis

Février 2016

Introduction

Au cours des vingt-cinq dernières années, les chercheurs ont accumulé une quantité considérable de connaissances sur la paternité, le paternage et l’influence des pères sur les enfants. Bien que le débat persiste au sein de ces domaines et entre ceux-ci sur les questions de savoir si le paternage devrait être tout simplement subsumé dans le domaine plus large du « parentage »,1 ou si le père et la mère s’engagent chacun dans des comportements uniques et ont une influence différente sur leurs enfants,2 on admet, d’une manière générale, que les pères constituent une source d’influence relativement importante sur le développement des jeunes enfants.3,4 Toutefois, la nature et les mécanismes de l’influence des pères, dans différents contextes et domaines, a été moins explorée jusqu’à ce jour. Les articles figurant dans cette section traitent tous des aspects de la diversité des pères (les pères latino-américains, les pères noirs non-résidents en Afrique du Sud, les pères des Premières Nations ou Métis au Canada, et le changement des idéaux en matière de paternité dans des pays tels le Brésil, la Russie, le Bangladesh et l’Australie), des diverses voies d’influence qu’ils ont sur les jeunes enfants, ainsi que des caractéristiques des interventions et des politiques que les pères utilisent avec succès sur les jeunes enfants. 

Recherche et conclusions

La paternité, chez les humains, tout comme dans le règne animal, n’est pas un phénomène particulier. Les proscriptions culturelles et sociétales s’entremêlent avec les situations et les croyances personnelles pour créer différents modèles de comportements paternels. L’oppression engendre ses propres traditions auxquelles de nombreux pères sont mis au défi de surmonter. Comme l’ont fait remarquer Makusha et Richter, les pères noirs non-résidents en Afrique du Sud sont confrontés à des difficultés émanant de l’héritage de l’apartheid, de la contrainte de migrer afin de trouver un emploi, et des obligations sociales établies par l’« inhlawulo » et la « lobola » qui restreignent l’habileté de nombreux pères à être physiquement présents dans la vie de leurs enfants. Les pères noirs non-résidents aux États-Unis font face, quant à eux, à l’héritage de l’esclavagisme et aux problèmes de racisme et de discrimination, notamment des taux d’incarcération et de pauvreté disproportionnés, ce qui limite, en outre, leur habileté à être physiquement présents dans la vie de leurs enfants. Dans ces deux pays, néanmoins, même en situation d’incapacité à être physiquement présents, les pères noirs non-résidents apportent des contributions fréquentes dans la vie de leurs enfants, de façon différente, comme des contributions financières (formelles et informelles), des liens affectifs et l’apport d’un sens de l’identité et de l’appartenance familiale et/ou communautaire.

L’oppression peut aussi se manifester sous la forme de cultures majoritaires qui imposent leurs croyances et leurs attentes sur l’ensemble des pères, quelles que soient les croyances et les traditions propres aux pères sur le plan culturel. Ball et Moselle ont souligné les difficultés rencontrées par les pères autochtones au Canada qui tentent de récupérer, de rétablir et de transmette les croyances, les traditions et les pratiques culturelles qui ont toutes été éradiquées à la fin du dix-neuvième et au début du vingtième siècles. Le retrait des enfants des familles autochtones afin de les placer dans des « pensionnats autochtones » a privé les hommes autochtones de leur habileté de transmettre leur langue et leurs croyances spirituelles, ou d’entretenir la relation des enfants avec la famille élargie et les aînés de la communauté, des questions qui commencent à peine à être traitées par les politiques et les programmes actuels. Karberg et Cabrera ont noté les difficultés contextuelles auxquelles font face les Latino-Américains qui ont tendance à accorder de l’importance au familisme et à l’optimisme, et ainsi à être co-résidents avec leurs enfants et les mères de leurs enfants, à s’impliquer de manière relativement élevée dans la vie de leurs enfants et à être associés à des taux de divorce et de dissolution relationnelle relativement faibles. En même temps, ces pères latino-américains résidant dans un pays dont le taux de divorce est le deuxième plus élevé au sein de l’ensemble des pays industrialisés et qui met l’accent sur les réussites et les satisfactions individuelles par rapport à la solidarité et aux obligations familiales. Pour de nombreux pères latino-américains, il peut être difficile d’atteindre un équilibre entre l’acculturation avec les valeurs de la majorité et l’adhérence à leurs propres croyances et pratiques personnelles.

La recherche, tout comme la politique, doit veiller à ne pas considérer les familles et les pères présentant des diversités culturelles par une façon unique de voir la culture. Cela est particulièrement important pour déterminer les forces des pères, au lieu de présumer une perspective négative lorsqu’on recherche une minorité culturelle. Grâce aux expériences antérieures, nous savons que l’utilisation d’une culture ou d’un ensemble d’idéaux comme règle d’or qui est comparée à toutes les autres cultures conduit à la mauvaise compréhension ou à l’omission totale d’un ensemble de comportements spécifiques sur le plan culturel et bénéfiques aux enfants issus de familles variées (par exemple, les pratiques de socialisation raciale chez les parents de couleur aux États-Unis), tout comme la comparaison des mères aux pères a conduit par le passé à des « lacunes » de la part des pères lors de nos évaluations de leurs habiletés parentales.

Gray et Anderson, ainsi que Chaudhary, Tuli et Sharda, ont étudié le rôle du père à partir d’une perspective plus large, en prenant en compte diverses cultures et non un contexte spécifique (dans le cas de Chaudhary et coll., le rôle du père a même été comparé chez diverses espèces animales). Ces deux groupes de chercheurs ont constaté que, pour les pères, leur rôle central demeure celui de pourvoyeur, mais que la majorité des pays démontrent une transition notable de ce rôle unique vers une autre définition du rôle du père qui comprend davantage de soutien moral et affectif. De récentes études de recherche interculturelles corroborent l’efficacité d’une telle transition et suggèrent que l’affection paternelle et le caractère chaleureux de la paternité devraient probablement représenter les nouvelles normes universelles du rôle du père. Une méta-analyse de 66 études conduite dans 22 pays a indiqué que l’affection paternelle, même encore plus que l’affection maternelle, est fortement associée à l’adaptation psychologique des enfants et à leur bien-être.6 Cependant, la façon dont les pères jouent leur rôle reste variable en fonction du contexte. Certains pays se sont adaptés aux nouvelles réalités économiques et aux demandes sociétales en se fondant sur des pères multiples. Par exemple, en Australie, il a été observé que le rôle social du père était de plus en plus assumé par d’autres hommes. Par ailleurs, les familles d’Afrique du Sud, en raison d’un taux de fertilité élevé, font appel aux oncles pour accomplir ce rôle. D’autres pays, par contre, ont ajusté leurs attentes vis-à-vis des pères biologiques (par exemple, le Brésil encourage le rôle affectueux et aimant du père). Dans les différents pays, Gray et Anderson soulignent les multiples façons dont les pères, y compris les pères non-résidents,7 influencent les développements physique, affectif, cognitif et social des enfants. Néanmoins, ces influences sont modérées par de nombreuses caractéristiques, notamment le sexe et l’âge de l’enfant, le statut socioéconomique du père, l’état matrimonial des parents et la qualité de la relation père-enfant. À ce titre, même les aspects « globaux » du rôle du père peuvent et devraient être précisés avec plus de détails et être, par ailleurs, plus nuancés qu’il n’y paraît à première vue. 

Implications pour le développement et les politiques

À l’instar des politiques qui ont un impact sur divers groupes d’individus de grande dimension, il est difficile d’obtenir des recommandations profondes sur les politiques visant les pères. Les besoins et les ressources, tout comme les opportunités accessibles aux pères, varient considérablement en fonction du statut socioéconomique, de la race, de l’origine ethnique, du pays d’origine, de la structure familiale, de l’âge et d’une multitude d’autres facteurs. Les politiques les plus efficaces sont celles qui comprennent et prennent en compte les situations propres à chaque père, et non celles trop généralistes, de type « prêt-à-porter ». Fagan et Palm ont observé que les objectifs relatifs aux besoins différaient en fonction de la population de pères recevant des aides; par exemple, les besoins en termes d’éducation et de formation professionnelle des pères mineurs non mariés sont supérieurs par rapport aux pères mariés et plus âgés. Comme ils l’énoncent judicieusement : « There are many different pathways to supporting positive father involvement, father-child and coparenting relationships. » (Il existe de nombreuses méthodes pour soutenir l’implication positive des pères, ainsi que les relations père-enfant et entre le rôle des deux parents). Les politiques et interventions efficaces prendront avantage et seront fondées sur ces méthodes multiples : elles assisteront les pères dans la création de trajectoires uniques leur permettant d’être de « bons » pères. Fagan et Palm ont également indiqué que certaines des méthodes dans lesquelles les pères sont les plus engagés correspondent à des programmes distincts des méthodes auxquelles les mères participent traditionnellement (par exemple, des interactions père-enfant et des activités pratiques de façon que les pères puissent s’entraîner à certaines techniques, ou l’intégration de personnel de genre masculin et de moniteurs). Il est crucial de créer des programmes et des politiques qui soient adaptés aux pères, et non des programmes ou politiques génériques sur le rôle des parents afin d’engager positivement les pères auprès de leurs enfants. 

Un autre exemple relatant l’importance des politiques qui ciblent spécifiquement les pères se trouve dans le congé parental. En Suède, les pères bénéficient d’un congé de paternité rémunéré de 60 jours qui leur est spécialement réservé, et d’un congé additionnel de 420 jours qui peut être pris soit par le père, soit par la mère, au cours des huit premières années de l’enfant8 (la Suède tente actuellement d’augmenter la proportion dédiée aux pères à 90 jours). Depuis l’introduction des « 60 jours pour papa », les pères suédois ont été bien davantage portés à prendre un congé de paternité, alors que les pères et les familles ont tendance à attribuer le congé « commun » aux mères. Aussi, en Islande, le congé parental est divisé en trois : les mères reçoivent trois mois, les pères bénéficient de trois mois et les trois mois restants sont disponibles à l’un ou l’autre des parents. Ce congé a été instauré par étapes, entre 2001 et 2003, et une fois mis en œuvre, la moyenne des congés de paternité utilisés par les hommes est passée de 39 jours à 83 jours, en Islande.8 En Espagne, de manière similaire, les pères disposent de treize jours de congé de paternité et peuvent obtenir jusqu’à dix semaines supplémentaires de congé de maternité transférables, mais rares sont les hommes qui utilisent un congé dépassant les treize jours qui leur sont spécifiquement attribués.9 Comme tout programme et toute politique, il semble que la clé de l’implication des pères lors de la transition vers la paternité est d’instaurer des politiques qui les ciblent spécifiquement, sinon ces derniers ont tendance à s’en remettre aux mères et à diminuer l’importance du temps qu’ils consacrent à leurs enfants et de leur propre implication, et à considérer ces derniers comme facultatifs. 

Conclusion

Ces articles soulignent l’importance des pères dans le développement et le devenir de leurs enfants, ainsi que les nombreuses trajectoires que les pères peuvent emprunter pour devenir de « bons » pères. Les politiques qui encouragent l’engagement positif des pères et qui soutiennent les hommes dans leur rôle de père doivent tenir compte des besoins et des objectifs particuliers des différentes populations de pères. Par ailleurs, les politiques et les interventions doivent spécifiquement cibler les pères, et non simplement les regrouper dans des programmes et des politiques portant sur le rôle des parents plus vastes et plus généraux. Ces mises en œuvre seront bénéfiques pour la santé et le bien-être des pères, mais aussi, des mères, des enfants et des familles, et serviront à renforcer les sociétés dans lesquelles les pères sont ancrés

Références 

  1. Fagan J, Day R, Lamb ME, Cabrera NJ.  Should researchers conceptualize differently the dimensions of parenting for fathers and mothers? Journal of Family Theory and Review 2014;6:390-405.
  2. Palkovitz R, Trask B, Adamsons K. Essential differences in the meaning and processes of mothering and fathering: Family systems, feminist, and qualitative approaches. Journal of Family Theory and Review 2014;6:406-420.
  3. Lamb ME, ed. The role of the father in child development. New York: John Wiley and Sons; 2010.
  4. Marsiglio W, Amato P, Day RD, Lamb ME. Scholarship on fatherhood in the 1990s and beyond. Journal of Marriage and Family 2000;62:1173-1191. 
  5. Hamer J, Marchioro K. Becoming custodial dads: Exploring parenting among low-income and working-class African American fathers. Journal of Marriage and Family 2002;64(1):116-129.
  6. Khaleque A, Rohner RP. Pancultural associations between perceived parental acceptance and psychological adjustment of children and adults: A meta-analytic review of worldwide research. Journal of Cross-Cultural Psychology 2012;43:784-800.
  7. Adamsons K, Johnson SK. An updated and expanded meta-analysis of nonresident fathering and child well-being. Journal of Family Psychology 2013;27:589-599.
  8. International Labour Organization. Maternity at Work: A review of national legislation. Findings from the ILO Database of Conditions of Work and Employment Laws. 2010, 2nd ed. Retrieved February 26, 2016, from http://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/@dgreports/@dcomm/@publ/documents/publication/wcms_124442.pdf.
  9. Escobedo A, Meil G.  Country Notes: Spain. International Network on Leave Policies and Research. 2012. Retrieve February 26, 2016, from http://www.leavenetwork.org.

Pour citer cet article :

Adamsons K. Similitudes et diversités du rôle de père. Commentaires généraux sur le rôle de père. Dans: Tremblay RE, Boivin M, Peters RDeV, eds. Roopnarine JL, éd. thème. Encyclopédie sur le développement des jeunes enfants [en ligne]. http://www.enfant-encyclopedie.com/pere-paternite/selon-experts/similitudes-et-diversites-du-role-de-pere-commentaires-generaux-sur-le. Publié : Février 2016. Consulté le 21 avril 2019.