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Services destinés aux enfants et aux familles à faibles revenus : commentaires sur Lipman et Boyle, Kitzman, et Knitzer

Tama Leventhal, Ph.D.

Institute for Policy Studies, Johns Hopkins University, États-Unis

Août 2007, 2e éd.

Introduction

Les faibles revenus familiaux entravent l’accès aux ressources de base, y compris la nourriture, le logement et les soins de santé. Les difficultés économiques imposent un stress aux relations entre les membres de la famille.1,2

Il existe de nombreuses recherches sur les conséquences négatives directes et indirectes des faibles revenus familiaux sur les enfants, y compris la cognition et la réussite, la santé physique, le bien-être affectif, social et comportemental.3-5 Les expériences de pauvreté familiale pendant la petite enfance, surtout quand elles sont longues et relativement extrêmes, ont les effets les plus nocifs sur le développement des enfants.6-10

Cette découverte, ainsi que l’intérêt croissant pour l’importance développementale de la petite enfance, ont entraîné une focalisation de l’attention sur des stratégies d’intervention visant à favoriser le bien-être des enfants de familles à faibles revenus.11,12 Lipman et Boyle, Kitzman, et Knitzer sont des experts reconnus dans ce domaine. Leurs travaux suivent différentes orientations et soulignent la nécessité d’améliorer le développement des jeunes enfants issus de familles à faibles revenus en s’intéressant particulièrement à l’importance de leur développement affectif et social et de leurs comportements précoces pour leur fonctionnement subséquent. En ce qui a trait aux politiques et aux programmes, chaque chercheur recommande des stratégies prometteuses, en partie basées sur leurs travaux exemplaires, afin d’atteindre cet objectif.

Recherche et conclusions

Lipman et Boyle examinent la question sous l’angle le plus large et recensent les connaissances sur les stratégies d’intervention et de prévention destinées à améliorer les problèmes sociaux, affectifs et comportementaux des jeunes enfants. En plus de prôner des évaluations plus rigoureuses des programmes, les chercheurs préconisent d’évaluer davantage l’efficacité des services dans les milieux communautaires où ils sont dispensés et d’élaborer des outils méthodologiques pour déterminer l’efficacité des services. Ces auteurs concluent que notre connaissance est limitée et reconnaissent un certain nombre d’obstacles – structurels et perçus – qui empêchent l’identification des problèmes sociaux et affectifs chez les jeunes enfants et qui gênent la réception des services.

Les obstacles à la prestation de services comprennent les disparités régionales de disponibilité des services, le bien-fondé et la pertinence (y compris perçue) des services existants et divers problèmes d’accessibilité (par exemple, le transport, les services de garde à l’enfance, les heures d’ouverture, la culture et le langage). Lipman et Boyle recommandent entre autres d’éliminer ces obstacles en fournissant davantage de ressources pour desservir les populations d’enfants et de familles à risque, notamment celles ayant de faibles revenus.

De plus, des efforts devraient aussi être entrepris afin de sensibiliser la communauté au développement social et affectif des jeunes enfants, à leurs comportements problématiques et aux avantages des services.

Knitzer adopte une approche plus ciblée en considérant les programmes destinés spécifiquement aux enfants pauvres à risque de problèmes sociaux et affectifs. Après avoir identifié l’ampleur du problème – qui est plutôt étendu en ce qui concerne les aptitudes nécessaires à l’entrée à l’école et la prévalence des troubles cliniques – elle analyse les données. Knitzer, comme Lipman et Boyle, conclut que les évaluations des programmes destinés aux enfants défavorisés et ciblant les problèmes affectifs, sociaux et de comportements sont relativement rares.

Cependant, elle reconnaît que les interventions actuelles, dont plusieurs sont encore en vigueur, portent de plus en plus sur les problèmes comportementaux des enfants défavorisés; en effet, elles fournissent des services ciblés à l’école, à la maison ou dans des contextes cliniques, ou incluent le développement social et affectif dans les évaluations de programme. Knitzer spécule que ces interventions offrent davantage de pistes pour améliorer les problèmes affectifs et sociaux des enfants défavorisés. Elle préconise les programmes qui fonctionnent de façon coordonnée avec les parents, les donneurs de soins et les enseignants, qui visent à promouvoir le bien-être affectif des enfants pauvres et qui sont particulièrement prometteurs. Knitzer souligne aussi la nécessité de considérer le lien entre le fonctionnement socio-affectif et scolaire. Comme Lipman et Boyle, elle réitère qu’il faut investir davantage au plan politique pour s’occuper du bien-être social, affectif et comportemental des jeunes enfants.

Kitzman s’intéresse exclusivement à la stratégie des visites à domicile pour procurer des services aux familles ayant de jeunes enfants, surtout celles qui ont de faibles revenus.

Kitzman se base sur des recensions récentes de documents portant sur les visites à domicile, dont plusieurs sont fondées sur ses propres travaux bien étayés et ceux de ses collègues. Elle est plus optimiste en ce qui concerne l’efficacité des programmes de visites à domicile que Knitzer (malgré une opinion plus nuancée). Elle présume que les programmes de visites à domicile sont associés à un meilleur développement et à une meilleure santé – bien que ce ne soit pas nécessairement le cas dans les domaines affectifs, sociaux et comportementaux – et à des environnements éducatifs plus optimaux.

Pourtant, Kitzman reconnaît que les résultats sont inégaux, en grande partie à cause de la variabilité des modèles théoriques, des clientèles ciblées, de l’intensité des services, de la mise en place et de la qualité, pour ne nommer que quelques dimensions clés ayant probablement contribué à cette inconstance. Elle identifie plusieurs caractéristiques des programmes de visites à domicile qui peuvent entraîner des répercussions plus positives. Parmi elles, répondre aux besoins des parents et des enfants (besoins qui doivent aller au-delà du soutien social), s’assurer que les programmes sont dispensés au plus grand nombre de personnes possibles et cibler les familles les plus vulnérables.

Implications pour les politiques

Le thème commun à ces trois articles est que nos connaissances sur les stratégies visant à promouvoir le développement social, affectif et comportemental des enfants défavorisés sont incomplètes. Qu’il faille soit élaborer de meilleurs modèles de programmes de façon plus générale, comme le préconisent Lipman et Boyle, soit plus particulièrement des programmes de visites à domicile, tel que proposé par Kitzman, il est clair qu’on a besoin de davantage de programmes d’évaluation. Ces évaluations devraient reposer sur une théorie, employer des méthodes rigoureuses et être centrées sur le développement affectif, social et comportemental des enfants. On devrait également tenir compte des liens entre la santé sociale et affective des enfants et leur réussite scolaire ainsi que la santé et le comportement de leurs parents.

Cela dit, malgré des connaissances incomplètes, les décideurs politiques doivent agir. Les auteurs de ces trois articles reconnaissent cette situation et offrent plusieurs recommandations, parfois préliminaires. Knitzer et Kitzman préconisent des programmes dont l’approche est multidimensionnelle. Répondre aux besoins des enfants défavorisés suppose de travailler avec les adultes qui sont essentiels à leur bien-être de par leur relation, surtout les parents ainsi que les donneurs de soins et les enseignants. Ces services peuvent être offerts dans divers cadres (à la maison, en centre à la petite enfance, à l’école et en clinique) et doivent faire partie d’un effort coordonné.

Comme le soulignent Lipman, Boyle et Knitzer, les décideurs politiques devraient se préoccuper au plus haut point du fait que le besoin de services excède de loin leur disponibilité ou leur offre. Surmonter un certain nombre d’obstacles est ce qu’il y a de plus simple, mais des investissements substantiels sont nécessaires pour augmenter l’accessibilité. Cependant, le coût pour les familles et pour la société est trop élevé pour se permettre d’ignorer l’importance du bien-être affectif, social et comportemental des enfants de familles à faibles revenus.

Références

  1. McLoyd VC, Jayaratne TE, Ceballo R, Borquez J. Unemployment and work interruption among African American single mothers: Effects on parenting and adolescent socioemotional functioning. Child Development 1994;65(2):562-589.
  2. Conger RD, Ge X, Elder GH, Lorenz FO, Simons RL. Economic stress, coercive family process, and developmental problems of adolescents. Child Development 1994;65(2):541-561.
  3. Duncan GJ, Brooks-Gunn J, eds. Consequences of growing up poor. New York, NY: Russell Sage Foundation; 1997.
  4. Haveman R, Wolfe B. Succeeding generations: on the effects of investments in children. New York, NY: Russell Sage Foundation; 1994.
  5. Brooks-Gunn J, Duncan GJ. The effects of poverty on children. Future of Children 1997;7(2):55-71. Disponible sur le site: http://www.futureofchildren.org/usr_doc/vol7no2ART4.pdf. Page consultée le 29 novembre 2005.
  6. Duncan GJ, Brooks-Gunn J, Klebanov PK. Economic deprivation and early childhood development. Child Development 1994;65(2):296-318.
  7. Duncan GJ, Yeung WJ, Brooks-Gunn J, Smith JR. How much does childhood poverty affect the life chances of children? American Sociological Review 1998;63(3):406-423.
  8. Korenman S, Miller JE, Sjaastad JE. Long-term poverty and child development in the United States: Results from the NLSY. Children and Youth Services Review 1995;17(1-2):127-155.
  9. McLeod JD, Shanahan MJ. Trajectories of poverty and children's mental health. Journal of Health and Social Behavior 1996;37(3):207-220.
  10. McLeod JD, Shanahan MJ. Poverty, parenting, and children's mental health. American Sociological Review 1993;58(3):351-366.
  11. Shonkoff JP, Phillips DA, eds. From neurons to neighborhoods: the science of early child development. Washington, DC: National Academy Press; 2000.
  12. Carnegie Task Force on Meeting the Needs of Young Children. Starting points:  meeting the needs of our youngest children: the report of the Carnegie Task Force on Meeting the Needs of Young Children. New York, NY: Carnegie Corporation of New York; 1994. 

Pour citer cet article :

Leventhal T. Services destinés aux enfants et aux familles à faibles revenus : commentaires sur Lipman et Boyle, Kitzman, et Knitzer. Dans: Tremblay RE, Boivin M, Peters RDeV, eds. Encyclopédie sur le développement des jeunes enfants [en ligne]. http://www.enfant-encyclopedie.com/pauvrete-et-grossesse/selon-experts/services-destines-aux-enfants-et-aux-familles-faibles-revenus. Actualisé : Août 2007. Consulté le 17 juin 2019.